Un zoo humain en terre villeurbannaise

Le 02/05/12

Il y a 118 ans, en mai 1894, un nouveau quartier naît à Villeurbanne, à la faveur d’une Exposition Universelle. Un village africain, avec ses cases rondes coiffées de toits de chaume.

Un zoo humain en terre villeurbannaise 

Les journalistes l’ont baptisé Sakatou et il regroupe une vingtaine de petites maisons traditionnelles, comme il en existe au Bénin ou au Mali. « L’aménagement de ces cases est particulièrement rudimentaire et se compose de quelques nattes et ­couvertures, de menus objets et ­calebasses pour la cuisine ». Une forge, un atelier de tisserand, des greniers pour stocker les moissons, des pirogues, des troupeaux : ­aucun détail ne manque au ­tableau. Pas même les habitants… « A la porte du village, on voit d’abord un beau type de guerrier armé de la lance de combat. À l’intérieur, les indigènes vaquent à leurs occupations. Ici, des musiciens primitifs jouent du cora et du tam-tam, musique barbare qui accompagne les danses des femmes ». Un peu plus loin, « l’odeur du couscous et du tamarin nous attire à la ­cuisine où les femmes s’adonnent à la préparation du repas ». Au total 160 personnes peuplent ce bout d’Afrique greffé en terre villeur-
bannaise. Des hommes, des femmes et même des enfants. Un zoo ­humain, situé à un jet de pierre du zoo animalier de la Tête-d’Or.
De tels zoos humains étaient ­malheureusement fréquents à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Alors que les pays européens ­multipliaient les conquêtes en Afrique et en Asie, ces « expositions ethnographiques » prétendaient faire connaître les peuples colonisés. Celle du parc de la Tête-d’Or naît lors d’une grande Exposition Universelle tenue à Lyon de mai à novembre 1894. Tandis qu’une ­cinquantaine de bâtiments accueille près du boulevard des Belges les ­productions des industries nationales et étrangères, la moitié ­orientale du parc, qui s’étend à l’époque sur le territoire de Villeurbanne, est réservée aux ­produits coloniaux. On y entasse du rhum, du thé, du bois de rose, des panneaux de soie brodés, « un porte-voix de chef rebelle » et des ­tapis de photographies dans des pavillons consacrés à l’Algérie, à la Tunisie et à l’Annam-Tonkin (le Viêt-Nam). Et pour rendre plus ­vivant ce déballage exotique, des "Indigènes" sont importés de leur terre d’origine : des soldats et des comédiens algériens pour animer des spectacles de chevaux et un "théâtre égyptien" ; des "miliciens tonkinois" et une centaine de civils destinés au "village annamite" ; ­enfin un groupe de Sénégalais, de Béninois et de Soudanais affectés au "village nègre", terminologie aux relents racistes qui témoigne de toute une époque. Tous sont employés par des impresarios ­spécialisés dans ce genre d’attraction  les frères Barbier, dans le cas du village africain, et dûment autorisés par le maire de Villeurbanne. Un maire qui rappelle maintes fois à l’ordre ces entrepreneurs en chair humaine, lorsqu’ils ne versent pas 9 % de leurs recettes au bureau de bienfaisance de la commune comme ils devraient le faire tous les soirs, ou lorsqu’ils paradent à tout bout de champ « en se servant d’instruments bruyants » pour attirer les passants.
Le zoo humain connaît un succès monstrueux, dans tous les sens du terme. Plus de 1,3 million de ­personnes visitent ce qui passe pour le clou de l’Expo Universelle. Mais si les visiteurs ressortent ­enchantés du zoo, les principaux intéressés perçoivent les choses d’une manière différente, évidemment. Leurs conditions de vie se rapprochent de l’esclavage, et quelques semaines après l’inauguration de l’exposition les problèmes surviennent. Le 16 juin 1894, on ­retrouve une femme du village ­assassinée ; « un individu de la même tribu a été arrêté à proximité du lieu du crime mais on ignore ­encore s’il est l’assassin ». Le 23 juillet, la jeune Sissoun tente de se suicider en se jetant dans le lac de la Tête-d’Or ; « elle a été retirée saine et sauve et reconduite à son village où des soins lui ont été donnés ». Heureusement des voix s’élèvent pour dénoncer les abus les plus criants : quatre Africains « employés aux pousse-pousse par le sieur Gelly », se plaignent « des procédés de leur ­patron qui non seulement ne voulait pas les payer, mais ne leur donnait qu’une nourriture insuffisante ». Gelly répond que ces hommes « ne ­devaient être payés qu’à la fin de ­l’exposition à raison de 100 francs par tête, et qu’il leur assurait une nourriture amplement suffisante. Toutefois, d’après l’opinion ­publique Gelly est un industriel qui profite de l’inexpérience de ses ­employés pour les exploiter ». Il est aussitôt traduit en justice.
Par crainte des désertions et d’éventuels "débordements" contraires aux bonnes mœurs, les Indigènes sont emmenés chaque soir par des gardes jusque dans des zones militaires où ils passent la nuit. Mais un soir l’impensable arrive : « Quelques groupes de soudanais se promenaient dans la piste du vélodrome avec leur musique et leur tam-tam. À un ­moment donné le public est entré sur la piste, il y a eu là un méli-mélo du public et des noirs. Tout le monde a dansé ». La police laisse faire. À Villeurbanne, les gones rencontrent enfin l’Afrique.
Sources : Archives du Rhône, cotes 8 Mp 173 à 176. Bibliothèque Municipale de Lyon,
journaux Le Progrès illustré, et Lyon-Exposition, 1893-1894.

> Repères
1830 : la France ­colonise l’Algérie
1848 : abolition de ­l’esclavage en France
1881 : la Tunisie passe sous protectorat français
1887 : création de l’Indochine française
1889 : construction de la tour Eiffel
1891 : colonisation du Soudan français
1892 : Behanzin, roi du Dahomey, est battu par l’armée française
24 juin1894 : assassinat à Lyon du président de la République Sadi Carnot, venu visiter ­l’exposition universelle
1931 : interdiction des zoos humains en France

> L’annexion du parc de la Tête-d’Or
Aux 17e et 18e siècles la Tête-d’Or était un grand domaine possédé par l’Hôtel Dieu de Lyon. Il comprenait une centaine d’hectares de prés, de terres cultivées, de bois et de marais régulièrement inondés par le Rhône, ainsi qu’une ferme monumentale. Le tout se situait essentiellement sur la commune de Villeurbanne et non à Lyon, comme aujourd’hui. Les deux villes s’accommodèrent très bien de cette situation, jusqu’à ce qu’en 1777 Lyon tente d’annexer le beau et riche domaine. Ses tentatives se multiplièrent tout au long du 19e siècle et décuplèrent après la transformation des lieux en parc « à l’anglaise », en 1857. Dans le même temps la construction de la ligne du chemin de fer de Genève en 1855-56 séparait physiquement Villeurbanne de La Tête-d’Or. L’Assemblée Nationale obligea notre ville à céder ce bout de son territoire le 17 décembre 1894, juste après la fermeture de l’Exposition Universelle. Lyon versa en échange une indemnité de 25 000 francs (une misère !) et accorda un coup de pouce décisif à une nouvelle ligne de tramway reliant les Cordeliers aux Charpennes et à Cusset, qui fut inaugurée en 1899. 

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