Villeurbanne la pacifiste

Le 30/10/14

La plupart des Français n’avaient que ce mot-là en tête : la guerre, la guerre, la guerre ! Depuis que les Prussiens avaient annexé l’Alsace et la Lorraine en 1870, les enfants des écoles accomplissaient leurs exercices physiques avec des faux fusils en bois, tandis que les adultes pratiquaient des sports destinés à forger les corps des futurs soldats. La revanche était dans tous les esprits… Mais à Villeurbanne, on entendait un tout autre discours.
Monuments aux morts de Villeurbanne

Le député de la circonscription, Francis de Pressensé (1853-1914), est
parmi les premiers à s’inscrire à contre-courant de l’air du temps. Plutôt
qu’une immense tuerie collective, cet ami de Jean Jaurès prône la
diplomatie, l’entente entre les nations et même un arbitrage international
préfigurant l’ONU. Il préside la Ligue des Droits de l’Homme à partir de
1903, puis multiplie les discours hostiles au militarisme ambiant durant
ses deux mandats successifs, de 1902 à 1910. Il écrira même, à propos des Balkans, une phrase ô combien prémonitoire : « Qui nous dit qu’une
flammèche partie de ce foyer d’incendie ne sera pas l’étincelle qui
allumera la grande conflagration depuis si longtemps attendue et redoutée
en Europe ! ».
Un an avant la date fatidique, la menace de la guerre
devient beaucoup plus concrète pour les Villeurbannais. La Chambre des
députés prévoit d’allonger la durée du service militaire, en le faisant
passer de deux à trois ans. La réaction du conseil municipal est
immédiate ; le 1er avril 1913, il vote une résolution extrêmement
virulente et ouvertement pacifiste : « Considérant que la guerre est
condamnée comme un fléau par toutes les nations civilisées, lesquelles
considèrent que le progrès social ne peut s’accomplir qu’à la faveur de la
paix ; considérant que le développement de la vie économique des
collectivités ne nécessite nullement l’augmentation des armements, que
celle-ci provient au contraire de la cupidité de la classe bourgeoise qui
n’a pas hésité à lancer notre pays dans les aventures coloniales, où seul
l’intérêt capitaliste est en jeu, et que la question d’Alsace-Lorraine,
aujourd’hui résolue, n’est plus qu’un prétexte aux manifestations des
professionnels du patriotisme, [le conseil] proteste énergiquement contre
l’extension du service militaire dont les charges pèseront surtout sur la
classe ouvrière déjà trop éprouvée par la paix armée ».
Hélas, les pires
craintes des Villeurbannais se réalisent, avec l’embrasement général et
les millions de morts de la guerre de 14-18.


Un monument de paix

Arrive l’Armistice. Comme toutes les communes de France, Villeurbanne
entend rendre hommage aux victimes du conflit par un monument aux morts.
Mais là encore, les pierres et les mots vont à l’encontre du mouvement
général. Alors que tant de communes érigent des statues à la gloire des
poilus victorieux, ou arborent un tapis d’obus et des soldats armés
jusqu’aux dents, le conseil municipal opte en janvier 1922 pour un
monument résolument pacifiste. Il ne représentera que la douleur, et ne
portera « en dehors des noms des soldats morts, que des inscriptions
contre la guerre ».
De même la municipalité, vent debout contre le
nationalisme claironné et les flonflons triomphants, décide d’emblée que
son inauguration « devra revêtir un caractère de démonstration de
tristesse et non de fête. Seuls y prendront part le Conseil municipal, les
autorités civiles et la population, à l’exclusion de tout élément
militaire » !
Au sortir de l’abominable carnage, la haine de la guerre
était devenue telle que les élus – et le maire le premier, qui lui aussi
avait vécu l’enfer des tranchées –, en rejetaient l’armée…
Pour la réalisation de ce monument, la municipalité bat le rappel de tout
ce que la ville compte d’industriels, de notables, de clubs sportifs et
d’associations, à commencer évidemment par celles des Anciens combattants, en leur laissant le soin de concrétiser le projet. S’ensuivent trois ans de débats et de querelles sans fin, qui repoussent l’inauguration au 11 novembre 1925. Trois ans au cours desquels les membres du comité
choisissent l’emplacement, l’artiste et le thème de l’œuvre répondant au
cahier des charges fixé par les élus. Entre la place de la mairie, le
quartier de La Ferrandière, le cours Émile-Zola, le parc de Bonneterre et
le cimetière, le choix se porte d’abord du côté de la mairie puis,
finalement, sur le cimetière, au plus près des soldats tombés au front ou
décédés dans l’un des hôpitaux militaires de la commune. Quant au
sculpteur retenu, Jean-Louis Chorel (1875-1946), dont l’atelier se trouve
au Tonkin, il représente une femme immense, infiniment triste, serrant
contre elle des veuves, des orphelins, un père privé de son fils. Le tout
est taillé dans un calcaire beige provenant d’une carrière située à
Euville, dans les Vosges. Un choix qui ne doit rien au hasard : à la fin
du XIXe siècle, c’est cette même pierre que le sculpteur Bartholdi avait
choisie pour porter sa statue de la Liberté, à New York. Le symbole est
toujours là, sous nos yeux, porteur du message de paix des Villeurbannais
d’hier.

Sources : Archives municipales (Le Rize), 1 D 274
et 275, 1 M 130.

 


Repères


31 juillet 1914 : assassinat de Jean Jaurès, figure de proue du pacifisme
en France
3 août 1914 :
début de la Première Guerre mondiale
1908-1922 : Jules Grandclément, maire de Villeurbanne
11 novembre 1918 : fin de la Grande Guerre
1919 : naissance de la Société des nations (SDN), ancêtre
de l’ONU, siégeant  à Genève
1922 : Mussolini accède au pouvoir en Italie
1924-1935 :  Lazare Goujon maire de Villeurbanne
1933 : Hitler devient chancelier en Allemagne
1945 : naissance de l’Organisation des nations unies (ONU), siégeant à New York.

 

Un pacifisme affiché dans les rues

En 1932, l’achèvement de la cité Bel-Air, dans le quartier des Brosses, est l’occasion d’une nouvelle manifestation pacifiste. Alors que le fascisme et le nazisme triomphent en Italie et en Allemagne, le conseil municipal de Villeurbanne baptise les nouvelles rues des « noms de quelques grands Européens qui, morts à la tâche de la paix, se sont particulièrement dévoués
sans distinction de patrie, pour assurer au monde un statut dont fut
à jamais banni le spectre de la guerre ».
Fleurissent ainsi des plaques aux noms de Gustav Stresemann, cheville ouvrière du rapprochement franco-allemand après-guerre ; de Blasco Ibáñez, l’un des plus grands auteurs espagnols du XXe siècle ; de Henri Legay, un syndicaliste d’Orléans, arrêté en 1932 pour avoir crié « Mort à la guerre », et mortellement blessé lors d’un passage à tabac par la police ; de Louis Pergaud, l’auteur de La guerre des boutons, mort sur le front le 8 avril 1915 ; du caporal Maupas et du caporal Morange, tous deux fusillés pour l’exemple après avoir refusé de mener des assauts absurdes et meurtriers, et qui furent réhabilités entre les deux guerres. Et, enfin, au cœur de la cité, une place de la Paix. Ces plaques perpétuent toujours les sentiments de nos prédécesseurs, « leur haine de l’inutile tuerie, leur amour universel des hommes, leur espoir de fraternité mondiale ».

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