HISTOIRE : 1856
> Villeurbanne engloutie

11 novembre 1849. Les habitants des Charpennes se plaignent du mauvais état de la digue du Grand Camp, à l’emplacement du campus actuel de la Doua, sensée les protéger des inondations du Rhône. Selon eux, l’ouvrage a été si mal construit que la moindre crue le balayera comme un fétu de paille.

Villeurbanne engloutie 

L’automne dernier déjà, l’eau « est venue flotter sur la digue en terre ; quelques centimètres de plus pouvaient inonder toute la plaine et entraîner la destruction de cette digue ». Conscient du risque, le maire prend fait et cause pour eux et dès décembre 1849, en informe le Conseil municipal puis le préfet du Rhône, qui à son tour envoie illico un ingénieur inspecter les lieux et proposer des solutions. La digue doit effectivement être renforcée ; les travaux se monteront à 31500 francs, que l’Etat financera pour un tiers, les communes de La Guillotière et de Villeurbanne devant se partager le reste. La note est salée ! Le budget de la ville s’avère d’autant moins capable de supporter pareille dépense, qu’il faut aussi payer une nouvelle sacristie, des routes, des écoles, etc. Bref, les travaux sont remis à plus tard. En décembre 1852, la question de la digue revient à nouveau devant le Conseil municipal, lequel constate une fois de plus la sécheresse des crédits et reporte le chantier à des temps plus propices.

Mai 1856. Quel printemps pourri ! De mémoire de Lyonnais, on n’a jamais vu autant de pluie. Depuis des semaines, elle tombe sans discontinuer ; les champs sont saturés d’eau et les chemins transformés en bourbiers, à en perdre ses sabots. Le Rhône lui, gargouille à ras bord, envahit les bas ports, tant et si bien qu’on poste des agents pour surveiller son niveau. Puis il joue les yo-yo, affleurant les maisons avant de refluer un peu, au grand soulagement des autorités. Hélas, il est encore trop tôt pour chanter victoire. Le 29 mai, le Rhône gonfle subitement. Son niveau atteint 6 m. au pont Morand, contre seulement 0,5 à 1 m. en période normale ; on estime son débit à plus de 4000 m3/seconde, sept fois son flux habituel ! L’eau s’invite dans la Presqu’île, au point qu’on circule désormais en barque place Bellecour. Le 30 mai, le Rhône continue de monter, encore et toujours. L’armée intervient, rehausse d’urgence les digues, rameute tous les bateaux disponibles. Trop tard. Dans la nuit du 30 au 31 mai 1856, la digue du Grand Camp cède sur 150 m. de long. Des masses d’eau s’engouffrent par la brèche et envahissent en quelques heures tous les quartiers de la rive gauche, aux Brotteaux, à La Guillotière et bien sûr à Villeurbanne. Les rues se transforment en torrents balayant tout sur leur passage, écroulant maisons et immeubles de tous côtés. Les Buers, Saint-Jean, Croix-Luiset, la place Albert Thomas et l’emplacement des futurs Gratte-ciel, disparaissent sous plusieurs mètres d’eau. Seules les fermes de Château-Gaillard, Cusset et le quartier  des Maisons-Neuves restent au sec. Aux Charpennes, l’inondation tourne au désastre. Les maisons du quartier étant bâties en pisé, se changent en tas de boue et s’effondrent sur leurs occupants. Les blessés sont légions. Les gens se réfugient sur les toits, beaucoup sont emportés par les eaux ; les cadavres d’hommes et d’animaux flottent au fil du courant, au milieu des meubles et des flots de débris. L’armée, les bateliers et une foule de volontaires se portent au secours des sinistrés. Partout, on assiste à des scènes d’héroïsme : vers la Grande Rue, les sieurs Audraud et Laposse se jettent à l’eau pour sauver trois personnes ; ailleurs, des soldats exténués par des jours de combat contre le fleuve, coulent en tentant d’évacuer des femmes et des enfants ; plus loin, c’est un chien qui réveille ses maîtres endormis, et à force d’aboiements réussit à leur faire prendre conscience du danger. 

L’enfer dure trois jours, jusqu’au 1er juin où enfin, le Rhône se décide à reculer. Le 2 juin, l’empereur Napoléon III visite Villeurbanne engloutie. Du haut de son cheval, il parcourt les rues encore en partie noyées, réconforte les victimes, distribue de l’argent aux nécessiteux, décore les plus courageux. Les peintres immortalisent la scène, tandis que des photographes saisissent sur leurs plaques de verre l’image des quartiers ravagés. Chose incroyable, le nombre de morts reste faible, de l’ordre d’une vingtaine. Par contre plus de deux cents maisons sont totalement détruites, des usines rayées de la carte et des milliers de personnes sans abri. Le 19 mars 1857, le maire de Villeurbanne remet « au nom du gouvernement, diverses récompenses à plusieurs habitants de la commune qui s’étaient distingués pendant l’inondation ». La reconstruction de la ville prit plusieurs années, d’autant qu’on défendit désormais l’utilisation du pisé. Quant à la fameuse digue en terre à l’origine du désastre, elle fut remplacée entre 1857 et 1859 par un ouvrage beaucoup plus puissant, partant des pentes de Cusset et formant un grand arc de cercle jusqu’aux Brotteaux inclus. Cette digue protège toujours Villeurbanne : le boulevard Laurent Bonnevay a été établi sur son sommet.

> Une terre à crues

L’inondation de 1856 ne fut pas la seule subie par Villeurbanne, loin s’en faut. La faible altitude de son territoire par rapport au niveau du Rhône, et la présence d’un goulot d’étranglement à hauteur de Lyon, favorisent l’irruption de l’eau au milieu des champs et des hameaux. Vers le 14e s., le fleuve change subitement son cours de plusieurs kilomètres, abandonnant le pied des balmes dauphinoises, à l’emplacement du canal de Jonage actuel, pour couler du côté de Miribel et sous le plateau des Dombes. Plus fréquemment, le Rhône commet des crues d’ampleur décennales qui ne font guère de mal, comme en 1711, en 1812 ou en 1849, et d’autres centennales, plus rares mais nettement plus sévères, telles celle de 1756 ou celle de 1789, durant laquelle le curé de Villeurbanne vint en barque sauver certains de ses paroissiens. La crue de 1840 fit également beaucoup de dégâts. Quant à celle de 1856, qualifiée de « cinq-centennale » (qui n’arrive que tous les 500 ans), elle fut exceptionnelle. Plus près de nous, des crues intervinrent en 1928, 1944 et enfin en 1990 mais furent sans conséquences pour la ville, désormais abritée par la digue.

> Repères
1848-1865 : Julien Roustan, maire de Villeurbanne
1852-1870 : règne de Napoléon III, empereur des Français
1853 : Claude-Marius Vaïsse est nommé préfet du Rhône
1854-1856 : guerre de Crimée, entre la France et la Russie
1856 : Visions de Bernadette Soubirous, à Lourdes
1856 : découverte de l’homme de Néanderthal
1856 : naissance de Sigmund Freud
1856 : Flaubert publie Madame Bovary
1857 : ouverture du parc de la Tête-d’Or
1861-1865 : guerre de Sécession, aux Etats-Unis 

Alain Belmont 

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Vos réactions

  1. millet odette Dit :

    Envoyé le : 07/03/2011 à 09:36

    parlez nous encore de Villeurbanne, car on ne connait jamais assez notre passé. mes parents se sont installés le 1er avril 1960 et je demeure dans leur appartement

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