Villeurbanne à vélo
On la surnomme la "petite reine" pour une bonne raison.Son succès fut immédiat. Villeurbanne devint fou delle juste après son invention.

Reportez-vous 130 ou 150 ans en arrière, vers 1870. Les seuls moyens de déplacement existant à lépoque sont des transports en commun comme le tramway et les trains à vapeur. Ils vous font franchir de grandes distances mais ont une fâcheuse tendance à vous déposer loin de votre destination finale. En ce cas vous préfèrerez peut-être utiliser un véhicule individuel, comme une charrette ou un carrosse. Eux vous mènent droit au but mais leur usage suppose une bourse bien garnie : le cheval ou les bufs pour tirer votre attelage équivalent à plusieurs années de salaire ! Quant aux voitures à moteur, inutile dy songer ; elles nexistent quà partir de 1885 et dépassent la valeur dune maison. Reste ce moyen entièrement gratuit, vos pieds. Sauf handicap ou accident, chaque Villeurbannais en use à flot pour le moindre déplacement. Mais ces fidèles compagnons avancent lentement et gardent un rayon daction limité.
Larrivée du vélocipède change tout. Dun seul coup, vous êtes précipité à 20 kilomètres heure ! Dabord fabriquée en Angleterre, la belle mécanique débarque dans nos rues au cours des années 1880. Elle ressemble peu ou prou à celle que nous connaissons aujourdhui, à part la forme du guidon, labsence de changements de vitesse et surtout de chambres à air, ce qui transforme le moindre cahot en coup de pied au derrière
Son apparition dans les archives de Villeurbanne commence par un coup de colère. En 1892 lEtat veut lever un impôt sur « ces intéressants appareils », si utiles aux « sportsmen » et aux « commerçants qui font usage du bicycle et du tricycle pour les besoins de leur industrie ». Le journal Le Villeurbannais se fend donc dun article à la Une pour condamner cette folle injustice : « Il va y avoir des grincements de dents dans le pays. MM. les vélocipédistes pourront se consoler en songeant quavant eux lEtat a imposé les propriétaires de voitures. Il faut bien boucler le budget ! ». La nouvelle taxe narrête pas la multiplication des deux roues. Dès le printemps 1893, le journal local annonce « la fondation à Villeurbanne dune nouvelle société, « Le cyclophile villeurbannais » dont le président est notre ami Maître Mathieu, notaire. Nous souhaitons la bienvenue aux nouveaux recordmans et sommes persuadés que bientôt ils lutteront avec les grands champions de France ». Les valeureux pionniers se voient déjà monter au panthéon de la selle et du guidon !
Très actif, le Cyclophile villeurbannais organise une foule dexcursions et de compétitions. À côté des courses quasi mensuelles sur les vélodromes de Genas et du parc de la Tête dOr, il donne le départ en juillet 1898 à une grande course de 100 km, débutant aux remparts de Villeurbanne et ralliant Lagnieu en Bugey. Trois mois plus tard, le 18 septembre, sa sortie annuelle emmène les vaillants vélocipédistes sur les routes de Denicé, près de Villefranche. Tout le monde remonte en selle dès le lendemain pour une course de 52 km en direction de Pont-de-Chéruy, au profit dune uvre de bienfaisance. Enfin, en novembre, un banquet mémorable réunit « les notabilités de la Pédale » et voit son président raconter « entre le saumon et les bombes glacées, lhistorique de la société, ce qui était faire léloge de la bicyclette, cette reine courtisée qui, par un heureux destin, semble appelée à recevoir concurremment les hommages aristocratiques et populaires ».
Le président de la Cyclophile ne croit pas si bien dire. Entre la fin de la guerre de 14 et les années 30, la petite reine se démocratise au point dêtre adoptée par toute la société. Au club élitiste des débuts succèdent des associations réunissant aussi bien le pharmacien du quartier que le métallo espagnol de lusine dà côté : le « Vélo-club Poudrette-Maisons Neuves », fondé en 1937 ; le « Vélo-club Lyon-Villeurbanne », créé la même année et doté dun magnifique papier à en-tête ; la « Joyeuse Pédale » ou encore le « Vélo-club des Brotteaux-Villeurbanne », né en 1920, qui siège avenue Henri-Barbusse et revendique 240 adhérents en 1937. Tous sont animés par le côté sportif du cyclisme, « depuis la culture physique préparatoire jusquaux grandes compétitions sur routes, sur piste, cyclo-pédestre et cyclotourisme », sans dédaigner la préparation « aux différents brevets militaires », tensions de lépoque obligent. Quelques exploits individuels émergent du lot, comme le raid de 2750 km effectué en été 1935 par un jeune de 19 ans, Pierre Carron, qui rallie Villeurbanne à Vienne en Autriche. Sa monture et le vaillant chevalier eurent droit aux honneurs de la presse, comme il se doit. N
*Source : Archives départementales du Rhône, PER 565/1 (journal Lyon Sport, 1898), PER 907/1 (Le Villeurbannais, 1892-93) ; PER 405/1 (Le Gratte-Ciel, 1935) ; 4 M sup 34 et 36 (clubs sportifs, 1920-1972).
Les fous du guidon
Le succès de la petite reine à Villeurbanne entraîna vite des soucis de circulation et des entorses au Code de la route. En témoignent ces extraits de la presse : «Les vélos, bicycles ou tricycles, sont assimilés au rang des autres véhicules. Ils devront prendre leur droite sur les routes et dans les rues, et se détourner pour les voitures, et réciproquement. En cas daccident les responsabilités incomberont à ceux qui ne se seront pas conformés aux règlements de la voirie». «Automobilistes, cyclistes villeurbannais, attention ! Vous avez quelquefois doublé à droite les voitures au ralenti; vous vous êtes promenés à plusieurs camarades côte à côte en tenant toute la route
et en vous disant «ils» freineront bien; mais les plus imprudents ont été les automobilistes, à coup sûr. Respectez le Code de la route, et si vous ne lavez pas, achetez-le. Et quand vous aurez fait ce petit effort essayez-vous,
si vous ne lêtes pas naturellement, à rester calme, généreux et courtois». On croirait ces lignes écrites ce matin. Elles datent du 3 juin 1893 et de juin 1935.
Repères
Vers 3500 avant Jésus-Christ: invention de la roue.
1769: le Français Joseph Cugnot conduit son fardier à vapeur.
1817: lAnglais Georges Stephenson construit la première locomotive à vapeur.
1817: le baron allemand Drais invente un banc à roue :
la draisienne, ancêtre du vélo.
1861: un serrurier parisien invente le vélocipède à pédale.
1885: lAllemand Karl Benz construit sa première automobile.
1891: Michelin équipe les vélos de pneumatiques.
1903: lancement du Tour de France.
1903: les frères O. et W. Wright effectuent le premier vol dun avion à moteur.
1942: les soldats de larmée japonaise envahissent Singapour à vélo.
1961: le Russe Youri Gagarine effectue le premier vol dans lespace.
1969: lAméricain Neil Armstrong marche sur la lune.
1981: inauguration du TGV Paris-Lyon.
1981-2011: premier et dernier vol des navettes spatiales américaines.
Alain Belmont, historien




