L'HISTOIRE DE villeurbanne
> Vade retro, Satanas !
l'abbé joseph déléon

le 25/10/2011

« Recule, Satan ! ». Les Villeurbannais partent en guerre contre lui et l’expulsent de la commune. Ils ne veulent plus de leur diable de… curé. On lui aurait pourtant donné le Bon Dieu sans confession.

L'abbé Joseph Déléon Villeurbanne

 

Lorsqu’il arrive à Villeurbanne, en 1840, l’abbé Joseph Déléon fait d’abord une excellente impression. Monseigneur l’évêque, qui connaît bien cet homme pour l’avoir longtemps côtoyé à Grenoble, ne tarit pas d’éloges à son propos : il est « un prêtre instruit, pieux, et de mœurs irréprochables […] ; il suffit de voir cet ecclésiastique, sur le front duquel brille la candeur, pour être porté à se rendre caution de sa vertu ». Et de conclure : « Le Ciel est dans ses yeux ». Un véritable saint donc, auquel ne manquerait plus qu’une auréole flottant au-dessus de sa tête. Seulement voilà, messire Déléon a un penchant très appuyé pour la littérature. S’il s’était agi des Saintes Écritures, passe encore, mais non, Déléon trempe sa plume dans l’encrier de la politique et livre régulièrement aux journaux de véritables brûlots : « Dévoué à la cause de l’ordre, M. l’abbé poursuit avec autant de talent que de vigueur les doctrines anarchistes dans le journal L’Union Dauphinoise, publié à Grenoble et à la rédaction duquel il prend une part très active ». Au fil des années, son encre devient fleuve. L’abbé voit le mal partout, surtout chez ces damnés canuts si prompts à se révolter, comme ils l’ont fait une première fois en 1831 et de nouveau en 1834. Dans la ville ouvrière qu’est déjà Villeurbanne, alors peuplée de 4 000 habitants, ce genre de discours passe évidemment très mal. L’abbé commence par se mettre à dos le maître d’école de la commune, monsieur Gelas, qu’il qualifie de « soi-disant instituteur », « flétri par l’académie », qu’il assassine à coups de livrets imprimés et dont il finit par obtenir la révocation en 1845. Indigné par son comportement le conseil municipal demande le remplacement du curé, et comme il ne l’obtient pas, démissionne en masse. Qu’à cela ne tienne ; Déléon se réjouit car « le conseil municipal n’a jamais été sympathique à aucun curé » ; mieux, il se fend d’un livret de quatorze pages, intitulé « L’abbé Déléon, curé de Villeur-banne, à ses paroissiens pour justifier sa conduite dans ses démêlés avec l’instituteur Gelas ». Tout ce tumulte finit par remonter jusqu’au ministère de l’Instruction publique et des cultes ; mais le ministre prend fait et cause pour l’abbé, dont les écrits dévoués au gouvernement du roi Louis-Philippe ne peuvent qu’être appréciés : « Il parait que ses bons sentiments politiques ne sont pas étrangers aux attaques auxquelles il a été en butte de la part d’une partie des membres du conseil municipal », lit-on dans une lettre de soutien au curé batailleur. Les Villeurbannais, eux, sont partagés entre une soumission envers l’homme de religion, et l’indignation provoquée par son comportement. Leur hésitation prend fin lorsque Déléon les attaque à leur tour, en les traitant de « frères et amis des insurgés de Lyon », autrement dit en les assimilant aux canuts révoltés des années 1830. Le berger du troupeau s’est mué en tyran.

> Une apparition et c’est l’émeute

Arrive un imprévu qui bouleverse la donne. Les 23 et 24 février 1848 les Français se révoltent contre le roi Louis-Philippe, contraint ­d’abdiquer et de fuir à l’étranger : c’est la Révolution de 1848, qui voit l’instauration de la IIe République. Déléon comprend vite que le vent a tourné. Dès le 24 février il s’enfuit de Villeurbanne et court se réfugier à Grenoble, pour échapper au sort que lui réservaient ses paroissiens, « à raison de sa conduite dans le pays ». Il faut lui concéder que les Villeurbannais d’alors n’avaient rien d’enfants de chœur. En 1828 déjà, le curé Messy avait été obligé de sauter par une fenêtre pour échapper aux coups de fusils de ses voisins « et tous ses successeurs ont été traités de la même manière » ! Aussi, échaudés par ces citoyens-là, l’évêque de Grenoble et le préfet de l’Isère – dont notre ville dépendait – préfèrent temporiser. Ils remplacent provisoirement Déléon par un curé bon comme le pain, messire Fabre, en attendant que les esprits se ­calment. Quant au maire et au conseil municipal, ils sont vertement rappelés à l’ordre. Deux ans plus tard, en 1850, Déléon demande à reprendre sa place. Les habitants ne l’entendent pas de cette oreille et veulent ­garder Fabre pour curé. Toujours aussi réactionnaire et réactif, le prêtre évincé attaque sur tous les fronts et multiplie les procès. À Villeurbanne le ton monte ; une brève apparition de Déléon vire à l’émeute. Comprenant enfin à quel oiseau il a affaire, l’évêque réclame sa démission… que Déléon refuse de lui donner, puis tente de ­monnayer à prix d’or. Un front uni se dresse contre lui ; durant l’été 1850, le maire de Villeurbanne, le préfet et l’évêque échangent des lettres confidentielles quasi quotidiennes pour trouver une issue ­favorable à la religion et à la paix ­civile. En ville les langues se ­délient : Déléon entretient une ­liaison avec une religieuse. Le scandale éclate, ponctué d’affiches placardées sur la porte des sœurs « Maison de prostitution », « Bordel de M. Déléon ». L’habit ne fait pas le moine. Vade retro !

> Lourdes et La Salette

Durant le XIXe siècle l’église catholique reprend la place qu’elle avait perdue au cours de la Révolution française. De nouvelles églises sont construites par milliers – dont celles des Charpennes et des Maisons-Neuves, tandis que les fidèles reviennent en foule participer au culte. Ce renouveau religieux se manifeste aussi par des apparitions miraculeuses : ainsi à Lourdes, où Bernadette Soubirous voit la Vierge en 1858 ; même chose dans les alpages de La Salette, au sud du département de l’Isère, où « une belle dame » apparaît en 1846 devant deux jeunes bergers. Lourdes et La Salette deviennent des lieux de pèlerinage et attirent des milliers de croyants. Contemporain de ces événements, l’abbé Déléon met évidemment son grain de sel en publiant des pamphlets écrits au vitriol : La Salette-Fallavaux, ou la vallée du mensonge en 1852 ; La Salette devant le pape en 1854 (etc.). Il s’attaque cette fois à plus forts que lui : il passe devant la Cour d’Appel de Grenoble et, lors d’un procès resté fameux, se voit réclamer la somme énorme de 20 000 francs de dommages et intérêts. Né en 1797, ce chicaneur infatigable est mort en 1895, à presque 100 ans.

> Repères

  • 1830 : Louis-Philippe devient roi de France
  • 1845 : Karl Marx est expulsé de France
  • 1846 : naissance de Buffalo Bill
  • 1848 : Louis Napoléon Bonaparte est élu président de la République
  • 1848 à 1865 : Justin Roustan est maire de Villeurbanne
  • 1850 : décès d’Honoré de Balzac
  • 1851 : décès de Mary Shelley, auteure de Frankenstein

 

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