Une légende urbaine : Les bourreaux de Charpennes

Le 29/01/19

Rue Gabriel-Péri, aux Charpennes, une grande et vieille bâtisse est surnommée par les habitants du quartier, "la maison du bourreau". Fantasme ou réalité ? Voici les pièces du dossier.

Rue Gabriel-Péri, aux Charpennes, une grande et vieille bâtisse est surnommée par les habitants du quartier,

Le 8  mai  1822, Joseph-Antoine Deibler, « cultivateur demeurant au hameau des Charpennes », convole en justes noces avec Marguerite Boyer, une couturière âgée de 22 ans. Un an plus tard, en octobre  1823, François Brunner se marie à son tour, avec Marie-Virginie Chrétien, fille de Claude-Antoine Chrétien, « propriétaire rentier aux Charpennes ». Un cultivateur et un propriétaire vivant du revenu de ses terres : en apparence, rien que de très banal dans le bourg campagnard qu’est alors Villeurbanne. Sauf que ni Deibler ni Chrétien ne sont agriculteurs ! Le premier descend d’une longue dynastie de bourreaux allemands, tandis que le second exerce la profession « d’exécuteur des jugemens criminels » dans le département du Rhône. La légende urbaine du quartier des Charpennes s’avère donc parfaitement exacte.


Joseph Deibler (1789-1874) ne fait qu’un court passage à Villeurbanne. Arrivé dans notre ville entre  1819 et  1821, il sert probablement d’assistant à Claude-Antoine Chrétien, avant d’être embauché en 1823 comme bourreau en second à Dijon, puis de faire toute sa carrière sur les échafauds. Son fils Louis (1823-1904) devient bourreau à son tour, ainsi que son petit-fils Anatole (1863-1939). Leur nom vous dit peut-être quelque chose. Aux 19e et 20e siècles, les Deibler furent célèbres dans la France entière pour avoir participé, entre autres, aux exécutions de Caserio en 1894, l’assassin du président de la République Sadi Carnot, de plusieurs membres de la bande à Bonnot en 1913, et à celle de Landru en 1922. À lui seul, Anatole Deibler fit tomber 395 fois le couperet de la guillotine…


Claude-Antoine Chrétien, le second Villeurbannais de l’affaire, a lui aussi une longue pratique du métier. Né à Besançon en 1767, il est désigné bourreau de Chalon-sur-Saône en 1791, avant d’être nommé à Lyon par le ministre de la Justice, le 8 juin 1804 – « à la charge par ledit Chrétien », précise son acte de nomination, « de résider dans la ville de Lyon où siège la Cour de Justice Criminelle, et de ne pouvoir s’absenter sans la permission expresse et par écrit du Procureur général impérial ». Une fois arrivé entre Rhône et Saône, Chrétien établit effectivement son domicile à Lyon, au 40 rue Sala, près de la place Bellecour. Mais dès 1814, il déménage pour Villeurbanne et y achète en 1821 une demeure, d’abord utilisée comme maison de campagne puis comme habitation principale. C’est là que le recensement de 1826 le trouve, en compagnie de son fils Louis-Victor, lui aussi qualifié de bourreau, et là encore qu’il meurt, le 12 mars 1849.
Pour quelle raison Chrétien a-t-il quitté Lyon, alors qu’il est en principe tenu d’y résider ? La raison a un rapport avec son sinistre métier.

Depuis des siècles, les bourreaux passent en Europe pour avoir des pouvoirs de guérisseurs. Ils sont censés soigner certaines maladies, des entorses ou des rhumatismes mieux que les médecins patentés. Claude-Antoine Chrétien n’échappe pas à la règle. Il a mis au point une pommade réputée faire des miracles, que les Lyonnais appellent « la graisse de Chrétien », et dont on dit qu’elle est fabriquée avec les corps des suppliciés… Le journal L’Épingle du 5 juillet 1835 raconte dans quel état d’esprit les patients viennent le consulter : « On m’avait conseillé de m’adresser à lui pour une foulure qui refusait de céder aux prescriptions de mon docteur. Je surmontai ma répugnance, et je me fis conduire au village des Charpennes, à une demi-lieue de Lyon. Oh ! Quelle hideuse figure ! Le vrai type de la hyène. Il plaça mon pied sur une chaise, le retourna pendant quelques minutes. Il s’aperçut de mon tressaillement : vous fais-je mal, me dit-il ? Un peu. En quittant l’homme, j’éprouvai ce malaise improprement nommé mal de cœur ». Et pourtant, malgré leur dégoût et les tarifs exorbitants qu’il pratique, les Lyonnais accourent par milliers pour consulter Chrétien.


Que pensent les médecins de cette concurrence déloyale ? Lorsqu’il exerçait à Chalon-sur-Saône, Chrétien a subi des poursuites pour pratique illégale de la médecine. Ses titres en la matière se bornaient à quelques leçons d’anatomie, de pathologie et de chimie, reçues dans une ville allemande. Chat échaudé craint l’eau froide. En s’établissant aux Charpennes, Chrétien a mis entre les docteurs lyonnais et lui une frontière départementale, Villeurbanne se trouvant alors dans l’Isère. Un gouffre béant le sépare ainsi de la police de Lyon. Désormais à l’abri, il peut exercer son second métier en toute impunité, et y gagne une fortune. Monsieur Chrétien fait rouler les têtes (au moins 10, en 1817), et il roule sur l’or. Il joue les usuriers auprès de ses patients, et s’achète pour plus de 170 000 francs de domaines agricoles, une fortune à l’époque, équivalente à deux siècles de salaire d’un ouvrier. Des domaines qui ne se situent jamais à Villeurbanne, mais toujours au fin fond de l’Isère, des monts du Lyonnais et du Bugey, pour mieux les cacher à l’opinion publique. Et à la fin des actes de vente, il signe son nom en grandes et fines lettres, puis le souligne en écrasant la plume sur le papier. Il en résulte un gros trait en biseau. Comme un couperet de guillotine.

 

Sources : Archives du Rhône, 2 U 19 (n° 400), 5 M 36 et 3 E 34272 à 34309. Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), 1 E 26, 1 E 50, 1 F 1, et matrice cadastrale de 1829 à 1862, p. 156. Jacques Delarue, Le métier de bourreau, du Moyen Age à aujourd'hui, Fayard, 1979. Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Chalon-sur-Saône, 1938, t. 28, p. 145.

 


La maison du bourreau


Située 33 rue Gabriel-Péri, la "maison du bourreau" n’a pas exactement été celle de Claude-Antoine Chrétien car elle fut en partie reconstruite vers 1856, soit sept ans après sa mort, par un certain François Désir. Le successeur de ce François, l’industriel Frédéric Désir de Fortunet (1865-1927), la légua aux Hospices Civils de Lyon, qui en sont toujours propriétaires. En revanche, c’est bien à son emplacement que se situait la demeure de Chrétien. Édifié au 18e siècle, mué en temple protestant de 1768 à 1786, puis en auberge "ayant pour enseigne au Soleil d’Or", le repaire du bourreau formait une très belle maison en pierres composée d’un étage et entourée d’un jardin planté d’ifs et de cyprès. Chrétien l’avait acquise en 1821 lors d’une vente aux enchères, en se servant d’un homme de paille pour mieux passer inaperçu. Un plan dressé au moment de la vente ainsi que le premier cadastre de Villeurbanne permettent de la localiser sans aucune ambiguïté à l’endroit désigné par les habitants des Charpennes. Si l’histoire du bâtiment s’avère un peu plus compliquée que la légende urbaine, celle-ci n’en demeure pas moins une remarquable tradition populaire, véhiculée dans notre ville depuis maintenant 200 ans.

 

Repères
 
13e siècle : première mention en Italie de l'ancêtre
de la guillotine.

16e-18e s. : en France, les exécutions capitales sont effectuées par décapitation pour les nobles, et principalement par pendaison pour les roturiers.
 
1789 : les députés de l'Assemblée Nationale votent l'égalité du mode d'exécution, sur proposition du médecin Joseph-Antoine Guillotin.
 
1792 : adoption de la machine à décapiter. Mise au point par le docteur Louis et baptisée guillotine, elle abrège les souffrances des suppliciés.
 
21 janvier 1793 : exécution du roi Louis XVI.
 
1871 : les bourreaux départementaux sont supprimés et remplacés par un bourreau national.
 
1977 : dernière exécution capitale en France.
 
9 octobre 1981 : abolition de la peine de mort en France.

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