Se souvenir                              du génocide arménien

Albert Thomas, celui-là même qui, à l’invitation du docteur Lazare Goujon, posa à Villeurbanne la première pierre du Palais du Travail le dimanche 20 mai 1928, avait rédigé, avant la fin de la Grande Guerre, l’introduction d’un petit ouvrage tiré sur l’imprimerie du journal arménien Artzabank Parisi, « l’Echo de Paris », sis boulevard Raspail. Dans ces quelques pages, datées d’octobre 1918, le socialiste Albert Thomas, donc, écrivait : « Il est bon qu’une voix autorisée vienne nous parler une fois encore des Arméniens », dont il résumait en une phrase d’une dizaine de mots l’histoire récente et le sort tragique : « les Turcs ont opté pour la solution simple du problème : l’extermination  . »

Se souvenir du génocide Arménien

Il fut un temps, cependant, où la Turquie, du moins on le crût, se nourrissait des idéaux démocratiques nés de la révolution française. Entre la première révolution russe  (en 1905) et la première révolution chinoise  (en 1911), il y avait eu, en effet, une révolution en Turquie. La révolution turque de 1908 mit à bas le pouvoir tyrannique du sultan ottoman Abdul Hamid, haï et craint de ses sujets. « Tous les peuples, et particulièrement le peuple arménien qui avait tant souffert, saluèrent avec joie le nouveau régime  . » C’était vrai. Les gens, en un bel ensemble, communiaient autour d’une trilogie en espoirs majeurs : Hürriyet, Müsavat, Adalet – Liberté, Egalité, Justice. Mais cela ne dura pas. Le régime tourna à la dictature militaire aux mains de trois pachas, les plus hauts dignitaires. On les appelait les Jeunes-Turcs. Leur parti avait pris le nom d’Union et Progrès, bien qu’ils n’aient eu de cesse de diviser et d’entrainer la Turquie dans des gouffres réactionnaires. Leur idéologie se fondait sur un nationalisme racial et c’est ainsi qu’en 1914 ils entrèrent en guerre aux côtés de l’Allemagne impériale et proclamèrent, pour leur compte, le Djihad.

Le 24 avril 1915, les Arméniens de Constantinople, aujourd’hui Istanbul, furent raflés et déportés, assassinés pour nombre d’entre eux par la gendarmerie et une garde prétorienne composée de malfrats, de coupe-jarrets, dirigée par un médecin qui avait étudié dans les universités françaises. Des semaines, des mois, des années à la suite, les Arméniens, hommes, femmes et enfants furent extirpés de tous les lieux, les villages, les provinces où ils résidaient, pour les uns égorgés, éventrés, taillés en pièces, pour les autres dépouillés de tout et jetés sur les chemins en caravanes pitoyables, escortés par des sbires, et relégués vers les déserts de Mésopotamie où blanchirent leurs os. Le monde s’émut. L’Entente franco-britannique, les Neutres et jusqu’aux alliés allemands de la Turquie. Le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, Grand Organisateur du crime, tenait sa réponse toute prête. « Nous ne sommes pas des sauvages, disait-il au quotidien berlinois Berliner Tageblatt. Les comptes rendus de ces tristes événements m’ont fait passer plus d’une nuit sans sommeil. » L’Ambassadeur des Etats-Unis, alors non-belligérants, intervint à maintes reprises auprès du ministre de l’Intérieur turc au nom de l’humanité. « Ce n’est pas la peine d’argumenter, coupait le Pacha, nous avons déjà liquidé la situation des trois quarts des Arméniens  . »  L’Ambassadeur insistait : « J’essayais encore de le convaincre que leurs procédés ruineraient son pays aux yeux du monde et que celui-ci ne s’en relèverait jamais. » Mais Talaat était inaccessible : « Oui, nous commettons pas mal d’erreurs mais, ajouta-t-il en rapprochant ses lèvres et secouant la tête, nous ne les regrettons jamais. »

Cette « œuvre de sang inimaginable » fut perpétrée, selon des mots de l’époque, par « un gouvernement de cannibales », condamné moralement et judiciairement dans la Turquie de l’après Première guerre mondiale. Puis le ton changea. Les Puissances oublièrent l’extermination des Arméniens et sacrifièrent les morts à leurs intérêts biens vivants. La Turquie devint un « Etat moderne » sous la direction de Mustafa Kemal Atatürk, non sans recycler dans les bureaux, les casernes et les ministères les assassins de naguère et leurs complices. Ils firent carrière. La Turquie entra dans la Guerre froide aux côtés des Etats-Unis, dans l’OTAN et le Conseil de l’Europe. Du génocide des Arméniens, elle ne voulut plus entendre parler. Jamais. Et haussait la voix chaque fois que quiconque y faisait allusion. Les Etats-Unis d’Amérique, les Etats de l’Europe, les ministres des gouvernements, les agents d’influence commerciaux sont trop heureux de l’avoir pour alliée. Ils évitent donc ce qui pourrait fâcher.

Restent les morts. Les os blanchis dans les déserts de Mésopotamie. Dans les familles, parfois, ici, de vieilles photographies, un diplôme en osmanli, le récit passé des années englouties. Et les mots d’Albert Thomas, en préface d’un livre jauni : « Le compte de solidarité que les Arméniens présenteront à l’Europe […] se solde à l’heure qu’il est par un déficit inquiétant. […] L’Europe occidentale a endossé par inaction les crimes de la Turquie. »  Reconnaître, regretter, tout tient dans la conjugaison de ces deux verbes.
Philippe Videlier,
Historien au CNRS, auteur de Nuit turque (éditions Folio-Gallimard)

 

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