LES PREMIERS SYNDICATS
A VILLEURBANNE
Le doyen des syndicats villeurbannais fête son centenaire en 2009. L’occasion d’évoquer un droit fondamental des employeurs et des salariés.
>> La grève de 1906 pour les 8 heures de travail par jour
Il fut un temps pas si lointain où, en France, le sort des humains de différait guère de celui des machines. En 1860 encore, la durée du travail est extensible à l’infini, les congés n’existent pas et l’assurance chômage, la retraite ou les arrêts maladies restent du domaine du rêve. On admet seulement le repos du dimanche, afin de pouvoir assister à la messe - et encore, même ce progrès-là est aboli en 1880. Malgré ces conditions hallucinantes, ouvriers et employés n’ont pas le droit de se plaindre : depuis 1791 la fameuse loi Le Chapelier interdit les grèves, de même que toute organisation patronale ou ouvrière ! En cas de contestation, des amendes et même la prison frappent les récalcitrants…
Les choses commencent à changer en 1864 avec l’instauration du droit de grève, et surtout en 1884 lorsque la loi Waldeck-Rousseau autorise les syndicats ouvriers et patronaux. Les premiers à voir le jour dans notre région regroupent d’abord les employés d’un même métier et sont basés à Lyon : tels ces syndicats des fabricants de galoches, des teinturiers, des tailleurs de pierres ou même ce « syndicat de défense pour la vente des raisins de vendanges » ! L’adhésion n’est pas exclusivement réservée aux habitants de la Presqu’île ou de la Croix-Rousse mais s’ouvre aux ouvriers de la banlieue et donc de Villeurbanne.
Popularité et premiers ennuis
Les premières associations purement villeurbannaises naissent à l’aube du XXe siècle, avec la fondation le 13 novembre 1909 du Syndicat général des travailleurs et employés municipaux de Villeurbanne et de son canton. Rattaché d’emblée à la toute jeune CGT, il a pour but de « resserrer les liens de solidarité entre ses adhérents et de défendre leurs intérêts économiques, matériels et moraux », en-dehors de toute action politique. Son président Victor Depralon - un inspecteur des viandes de boucherie habitant rue des Belles Femmes, le dote d’emblée d’un beau papier à en-tête et d’un tarif de cotisation fixé à 30 centimes par mois. Son succès est immédiat ; dès 1910, le syndicat des employés municipaux regroupe 74 adhérents dont 14 femmes. Cette popularité lui vaut ses premiers ennuis, lorsque le préfet du Rhône ordonne « d’examiner s’il ne s’agit pas d’un syndicat de fonctionnaires, dont la constitution serait illégale ». Réponse du commissaire de police : « il y a d’abord lieu de définir si les employés municipaux sont des fonctionnaires dans le sens prévu par la loi. Nommés uniquement par la municipalité, ils ne paraissent avoir pour le moment rien de commun avec des fonctionnaires de l’Etat ». La croissance du syndicat peut donc continuer : il atteint 180 membres en 1920, 300 en 1927 et même 400 en 1935, lors de la grande dépression économique. Le syndicat villeurbannais devient alors assez puissant pour se doter d’une colonie de vacances pour les enfants, d’une caisse de retraite et d’assurances chômage et maladie préfigurant la future Sécurité Sociale - autant de progrès immenses, dont on a aujourd’hui parfois oublié la portée.
Durant les Années folles, employeurs et commerçants s’organisent eux aussi. En 1912 nait un Syndicat des usagers des foires et marchés du canton de Villeurbanne, puis en 1926 un Syndicat des revendeurs et producteurs de l’alimentation vendant sur les marchés de la commune de Villeurbanne. Eux revendiquent près de 300 adhérents, décidés à « mettre en application d’une façon effective, le principe humanitaire « un pour tous, tous pour un » et à faire mieux considérer le marchand forain » ; mais comme ils le reconnaissent eux-mêmes, leurs préoccupations sociales restent assez marginales, l’objectif principal étant de se défendre face à une municipalité accusée « d’augmentation exagérée du prix des places sur les marchés ». De leur côté, les 20 membres du Groupe syndical des pharmaciens de Villeurbanne et de la banlieue Est de Lyon semblent moins batailleurs ; ils se réunissent une fois par mois dans une arrière-boutique du cours Tolstoï, dans le but essentiel de « resserrer leurs liens de confraternité ».
Printemps social
Arrive 1936 et le Front Populaire. La Gauche gagne les élections et une grève générale débouche sur la signature des accords de Matignon : les salaires augmentent de 15 % d’un coup, tandis que la durée du travail est fixée à 40 heures par semaine et que les salariés obtiennent pour la première fois, 15 jours de congés-payés par an. Portée par de tels succès la CGT-mairie atteint alors son apogée, avec près de 600 adhérents. Durant ce grand printemps social, de nouveaux syndicats fleurissent aussi dans des entreprises jusque-là dépourvues de représentants salariaux, comme le Syndicat professionnel français des employés et ouvriers des établissements Léonard Lille à Villeurbanne, ou le Syndicat professionnel de la société anonyme des filatures de Schappes, usine des Charpennes, « créé à la suite des accords de Matignon pour la défense des intérêts professionnels des adhérents ». Ceux-ci ne se maintiennent guère plus d’un an, absorbés par de plus grandes structures ou victimes des revirements politiques de la fin des années 30. Le syndicat des marchands-forains, lui, n’a été dissout qu’en 1960, après un demi-siècle d’existence. Quant au Syndicat CGT des municipaux et fonctionnaires territoriaux de Villeurbanne, il poursuit son histoire à présent séculaire.
Alain Belmont
>> Sources
Archives départementales du Rhône, cotes 10 M 280, 290, 291, 318 et 326.
>> Repères
1841 : interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans
1884 : loi Waldeck-Rousseau autorisant les syndicats
1892 : la journée de travail est plafonnée à 10 h pour les enfants de 13 à 18 ans
1895 : naissance de la Confédération Générale du Travail (CGT)
1900 : la durée hebdomadaire du travail est plafonnée à 60 h
1906 : la loi Sarrier instaure le repos dominical de 24 h obligatoire pour les ouvriers et les employés de commerce
1910 : la loi Viviani instaure les retraites
1919 : naissance de la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC)
1936 : victoire du Front Populaire. Accords de Matignon.
1941 : Pétain instaure la Charte du Travail, qui supprime les syndicats
1944 : rétablissement des libertés syndicales
1944 : naissance de la Confédération Générale des Cadres (CGC)
1945 : le Conseil National de la Résistance crée la Sécurité Sociale
1946 : naissance du Conseil National du Patronat Français (CNPF, devenu MEDEF)
1946 : le droit de grève est reconnu dans la Constitution
1947 : naissance de Force Ouvrière (FO)
1956 : les salariés obtiennent une 3e semaine de congés payés (4e en 1969, 5e en 1982).
1964 : naissance de la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT)
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>> Les syndicats pendant la Seconde guerre mondiale La période 1940-1944 a été particulièrement difficile pour les syndicats villeurbannais. Comme tous ceux de France, ils furent dissouts en 1941 et remplacés par des corporations professionnelles, étroitement contrôlées par le gouvernement de Pétain. Certains syndicats furent alors ballotés entre leurs adhérents désireux de sauver leur mouvement à n’importe quel prix, et ceux refusant toute collaboration, qui n’hésitèrent pas à s’opposer courageusement au régime de Vichy et rejoignirent la Résistance. D’autres organisations syndicales eurent une position nettement plus docile, perdant peu à peu leur âme au fil des concessions, jusqu’à reprendre à leur compte les discours officiels antisémites et liberticides, quand ils ne réclamaient pas des lois encore plus dures… Sur les unes comme sur les autres, la préfecture garda un œil vigilant jusqu’au dernier moment : le 28 juin 1944, alors que la Libération de la France avait commencé, des rapports sur l’activité des syndicalistes villeurbannais parvenaient encore au ministre pétainiste du Travail. |
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