les Charpennes : Une église bâtie contre vents et marées

Que ce soit en Suisse ou à New-York, l’actualité montre qu’il est parfois difficile de bâtir des lieux de culte pour exercer une religion. Les Villeurbannais du XIXe s. rencontraient eux aussi des soucis, à une époque où la France était pourtant très pratiquante. A preuve, l’église des Charpennes. Sa construction exigea des décennies de luttes, tant les hommes et mêmes les éléments s’étaient ligués contre elle.

Eglise des Charpennes à Villeurbanne 

Le premier acte intervient le 12 avril 1825. Ce jour là, une trentaine d’habitants des Charpennes adressent au préfet de l’Isère une pétition lui demandant d’autoriser la construction dans leur village, « d’une église annexe pour pouvoir assister aux offices divins ». Depuis une cinquantaine d’années que le nouveau pont Morand permet aux Lyonnais de franchir le Rhône, leur hameau perdu dans la campagne a grossi jusqu’à devenir un quartier de Villeurbanne à part entière. Mais problème, l’église dont ils dépendent se trouve à cinq kilomètres de chez eux, sur le sommet de Cusset. Il leur faut deux bonnes heures de marche pour s’y rendre, ce qui ne favorise guère leur dévotion. Si le préfet veut bien leur accorder son autorisation, il n’en coûtera pas un centime à l’Etat, promis. Le terrain ? Le responsable d’un pensionnat, M. Chermette, l’offrira gracieusement. Les murs, le toit, les meubles ? Ils seront payés avec l’argent d’une souscription. Devant tant de bonne volonté, le maire de Villeurbanne donne sa bénédiction. Mais le curé de Cusset lui, joue un autre son de cloche. L’idée de perdre une partie de ses paroissiens et des quêtes qu’ils lui rapportent le mettent en transe. Il intervient auprès de son évêque et du préfet, rappelle le maire à l’ordre et réussit à faire capoter le projet. 

Les Charpennois reviennent à la charge quinze ans plus tard, en 1840, en menaçant cette fois de faire sécession s’ils n’obtiennent pas satisfaction ! Devant une telle résolution, le conseil municipal s’empresse d’exaucer leurs vœux : « à l’unanimité, il reconnaît la nécessité de cette chapelle, il la verra s’élever avec plaisir ». Seul bémol, « la commune n’ayant point de fonds à affecter aux dépenses de cette construction, le conseil pense que des souscriptions en feront les frais ». Qu’importe la dépense, la bataille administrative est gagnée. En 1842 le sieur Mathurin Grand fait don à la commune d’une parcelle de 2600 m2 située près de la route de Vaulx-en-Velin et du chemin du Grand Camp, aussitôt baptisée « place Sainte-Madeleine », sur laquelle s’élèvera la future église. Les travaux commencent dans la foulée, grâce aux dons des fidèles. Le budget un peu étriqué oblige à bâtir le monument à l’économie, en le dotant de murs en pisé (= en terre battue), d’une seule nef sans sacristie, et en réduisant sa décoration au strict nécessaire. Enfin le 14 mars 1844, alors que le chantier n’est pas tout à fait terminé, l’association des souscripteurs fait don à la commune d’une église flambant neuve.

 Hélas, tout se dresse contre le nouveau sanctuaire. Après l’opposition des hommes intervient celle de la nature. En mai 1856 le Rhône rompt ses digues, envahit les Charpennes et noie son église. Or le pisé a horreur de l’eau. Si vous le mouillez, il se transforme en boue et s’écroule sans prévenir. Les murs se lézardent à peine la crue terminée. Dès août 1856, un architecte mandaté par le maire chiffre les réparations à 889 francs. Trop cher. Le conseil municipal vote contre. Une partie de la nef s’effondre juste après. Cette fois, il n’y a plus à tergiverser, le monument doit être reconstruit de fond en comble. Les quêtes auprès des fidèles reprennent de plus belle. Leurs caisses renflouées, en 1864 les paroissiens font appel à l’architecte Bernard, lequel déroule sous leurs yeux émerveillés les plans d’un édifice somptueux : une église de 35 m de long, pourvue de chapelles latérales, d’une abside décorée de statues, d’une nef percée de fenêtres ogivales et d’un clocher démesuré, culminant à 29 m de haut. Le prix ? Bagatelle, 157.000 frs. Réflexion faite, on attendra un peu…

 1868. Une nouvelle partie de l’église en pisé vient de s’effondrer ; le toit lui-même ne tient que par l’opération du Saint-Esprit. On fait le compte des deniers accumulés pour la reconstruction. Les moines de la Grande-Chartreuse ont généreusement donné 5.000 frs et la commune 10.000 ; avec les souscriptions, le total atteint péniblement 45.000 frs, à peine le tiers de la somme nécessaire. Arrive la guerre de 1870 contre la Prusse, qui oblige la municipalité à puiser dans les réserves prévues pour l’église, afin d’armer les hommes de troupe. Trois ans de chamailleries en découlent, avec interventions du préfet à l’appui, pour que la mairie restitue une partie du trésor. Les travaux peuvent enfin reprendre et s’achèvent en 1873. La version finale diffère radicalement des plans du sieur Bertrand. Gommé, le clocher à flèche démesurée ; effacées, les colonnes et les statues de la façade ; oubliée, l’horloge à gros cadran. Il manquait 100.000 frs. A la place, sort de terre un édifice modeste, une petite église de quartier qu’il fallut agrandir en 1967 en allongeant sa nef : celle que vous connaissez aujourd’hui.

> Villeurbanne, de une à dix églises
Au Moyen Age et jusqu’à la Révolution française, Villeurbanne ne compta qu’une seule église, Saint-Julien à Cusset. C’est dans ses murs que tous les Villeurbannais vinrent prier, furent baptisés, mariés et enterrés. Mais avec la croissance démographique de la ville au cours du XIXe s., l’édifice ne suffit plus : « l’ancienne église, qui n’est qu’une ignoble chapelle, est beaucoup trop petite ; elle n’est point centrale et de plus elle menace ruine ». Le quartier des Maisons-Neuves est le premier à construire un nouveau sanctuaire, en 1836 sur la place Grand Clément, suivi par les Charpennes en 1843. Le XIXe s. voit encore l’édification du Cœur Immaculé de Marie dans le quartier de la Ferrandière (1842), et de Sainte-Thérèse-de l’Enfant Jésus, rue L. Becker. Au XXe s., alors que Villeurbanne approche puis dépasse les 100.000 habitants, cinq autres lieux de culte, tous de béton et de verre, fleurissent dans les différents quartiers : les églises du Curé d’Ars, de Notre-Dame de l’Espérance, de la Sainte-Famille, de Saint-François Régis, et enfin le temple protestant de la rue J.C. Vivant, à présent démoli. Quant à « l’ignoble chapelle » de Cusset, dont l’évêque de Grenoble voulait en 1837 qu’elle soit rasée, elle subsiste toujours sous le vocable de Saint-Athanase, et est confiée aux fidèles de rite byzantin.

> Repères

 - 1824-1830 : Charles X, roi de France
- 1828 : Berlioz compose la Symphonie Fantastique
- 1830-1848 : Louis-Philippe, roi de France
- 1834 : révolte des Canuts
- 1845 : famine catastrophique en Irlande
- 1848-1870 : Louis-Napoléon Bonaparte, président puis empereur des Français
- 1861-1865 : guerre de Sécession aux Etats-Unis
- 1873 : Arthur Rimbaud publie Une saison en enfer

> Sources

Archives départementales du Rhône, 2 V 34, 5 V 42 et 3 Pl 21 à 29. Archives départementales de l’Isère, 4 V 25. Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), registres des délibérations municipales, 1838-1878.

Alain Belmont

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