LES BUERS : de la famille au quartier

Le 12/04/17

Aujourd’hui mélange de maisons individuelles et d’immeubles collectifs, le quartier des Buers ne date pas d’hier. En 1812, lorsque fut dessiné le tout premier plan cadastral de notre ville, il alignait déjà une dizaine de fermes paysannes, semées le long du chemin de Cusset au "Brotteau" (les îles de La Doua), et environnées de prés, de vignes et de champs de blé. En cette époque de Napoléon Ier, les Buers étaient peuplés par une quarantaine d’habitants, les Debourg, les Trux, les Payet, les Marcellin et… les Buer. Car ces quatre lettres ne désignaient pas seulement un hameau, mais aussi une famille, ancrée depuis des siècles en terre villeurbannaise.

Antoine Buer, 1767

Les Buer, ceux faits de chair et de sang, occupèrent une place de choix dans l’histoire de notre ville. De 1871 à 1873, Jacques-Lubin Buer (1812-1890) fut ainsi maire de Villeurbanne, tandis que l’on retrouve un Buer adjoint en 1856, d’autres membres du conseil municipal sous la Révolution française et, si l’on remonte plus loin dans le passé, des "consuls" – autrement dit des maires – sous l’Ancien Régime : Henri Buer en 1641, Claude en 1652, Benoit en 1705, Jean-Claude en 1759 et 1760. Dévoués à la municipalité, ils le furent aussi à la tête de la paroisse, comme le prouve messire Buer, qui fut curé de 1749 à 1765. Leur place au sommet du pavé reflétait leur aisance sociale : en 1698, les cinq familles Buer vivant alors à Villeurbanne possédaient toutes de 4 à 10 hectares de terres, ce qui les classait parmi les "laboureurs", l’élite de la paysannerie. Ainsi Benoit Buer, le plus cossu du lot, détenait une « maison, écurie, cour, jardin, pré et terres aux Darbonnières », plus 16 parcelles de champs labourés, de vignes et de prés, éparpillées entre Cusset et La Doua.

Faisant partie du gratin local, les Buer n’étaient pas pour autant originaires de Villeurbanne. Comme la quasi-totalité des habitants de notre ville, qu’ils aient vécu hier ou dans un lointain passé, ils descendaient d’un migrant. La preuve, une liste de contribuables rédigée en 1458 ne les cite pas parmi les 25 familles que comptait alors notre commune. Il faut attendre 1475, soit une vingtaine d’années après la fin de la guerre de Cent Ans, pour les voir apparaître pour la première fois dans les textes : en l’espèce avec Jehan Buer, cité par une enquête fiscale, la "Révision des feux" du Dauphiné. Ce Jehan Buer figure parmi les plus riches Villeurbannais, puisque son impôt annuel se monte à quatre florins, soit la plus forte somme payée par les contribuables du village. D’où venait-il ? Et d’où venait son nom ? Avait-il pris celui du hameau d’entre Rize et Rhône ou bien, au contraire, donné son patronyme au groupe de maisons où il vivait ? Hélas, la "Révision des feux" ne le précise pas. L’historien ne rend pas pour autant les armes. D’autres indices nous mettent sur la piste des origines de la famille et du quartier.
Le 14 mars 1756, Jean-Claude Buer assiste au baptême de sa fille Marie. À la fin de la cérémonie, il signe de sa plus belle plume le registre officiel : "BUYER". Vous avez bien lu, Buyer, et non Buer. En fait sous l’Ancien Régime, les curés, les notaires et les élus de la municipalité, employaient sans distinction les deux orthographes, Buer ou Buyer. Pour eux, prononcer "buère" ou "buhière" revenait au même, ou peu s’en faut. Cela dit, plus l’on remonte le temps et plus l’orthographe Buyer l’emporte sur l’actuelle, Buer. Là est la clef. Derrière ce patronyme de Buyer se cache l’origine de la famille et du quartier.

Ouvrons à nouveau les archives. Vers 1650, monsieur de Monconys, seigneur de Liergues et de Pouilly-le-Monial, en Beaujolais, se plaint auprès des élus villeurbannais : le droit qu’il a toujours exercé de mener paître son bétail sur les marais communaux, lui est contesté par les habitants du village. Et pour prouver sa bonne foi, monsieur de Monconys rappelle l’histoire de sa propriété : elle fut vendue par les Buyer « il y a environ 90 ans », à son ancêtre Benoit de Monconys. Or, « de tous temps et ancienneté, le maistre et possesseur de la maison forte de la Buyer avoit des fonds [des parcelles] en la paroisse de Villeurbanne, lesquels ont esté recognus au terrier dudit lieu, mesme par Jacques Buyer, qui estoit noble, et quy a donné son nom a ladite maison de la Buyer ». La boucle est bouclée. Le quartier des Buers tire son nom de Jacques Buyer, un noble qui vivait à la fin du 15e siècle, et qui n’a rien d’un inconnu : il fut l’un des conseillers municipaux de Lyon (un "échevin") en 1490, 1497, 1505, 1510, et dirigea de son vivant la plus grande imprimerie lyonnaise. Au point que c’est à lui et à son frère Barthélémy, que Lyon doit une partie de sa fortune et de sa réputation en Europe !

Sources : Archives de l’Isère, B 2748, B 2760
(f° 404). Archives du Rhône, E dépôt 256/63, 256/7 et 256/44, 4 E 8202. Le Rize, parcellaire de 1698, plan et matrices cadastrales de 1812-1829, registres paroissiaux (GG1 à 7) et registres d’Etat-Civil (1 E 2). P. Béghain, Dictionnaire historique de Lyon, 2009, p. 217.


Repères

1450-1454 : Johannes Gutenberg invente l’imprimerie à caractères mobiles
1453 : la bataille de Castillon signe la fin de la guerre de Cent Ans.
1461-1483 : règne du roi Louis XI
début du 16e s. : Lyon devient l’une des capitales de l’imprimerie en Europe
1643-1715 :
règne de Louis XIV
1715-1774 :
règne de Louis XV
1885-1887 : construction du rempart de la rive gauche du Rhône, le long des Buers
1899 : inauguration
du barrage de Cusset, dont le canal sépare
les Buers de Saint-Jean
1910 : le quartier des Buers compte une vingtaine de bâtiments.


Barthélémy Buyer, le père de l’imprimerie lyonnaise

Au 16e siècle, Lyon figure parmi les villes les plus riches d’Europe. Sa prospérité repose alors sur trois piliers : la banque, la soie, et l’imprimerie. L’un d’eux, l’imprimerie, doit tout à la famille Buyer. C’est en effet Barthélémy Buyer (1439-1483) qui introduit l’imprimerie dans la ville. Après des études menées à la Sorbonne, Buyer s’imprègne de la nouvelle technique inventée par Gutenberg, et installe en 1473 la première imprimerie lyonnaise. Son affaire connaît une rapide expansion, surtout après qu’il a sorti le premier livre publié en français dans l’histoire de notre pays, la Légende dorée de Jacques de Voragine. C’est aussi lui qui édite la première version française du Nouveau Testament. Son commerce de livres déborde bientôt des frontières du royaume pour s’étendre à l’Italie et à l’Espagne. Imitant son exemple, les bourgeois lyonnais fondent de nombreuses imprimeries, jusqu’à en faire une véritable industrie. Après sa mort, son frère Jacques, le propriétaire des parcelles villeurbannaises, reprend l’affaire familiale et se retrouve à la tête d’une grande fortune, dont l’un des joyaux est le château de la Buire, à La Guillotière, au nom lui aussi dérivé du patronyme des Buyer, tout comme les Buers.

 

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