Les bidonvilles des Trente Glorieuse

Le 28/04/17

Toutes les zones de baraques apparues avant-guerre n'ont pas disparu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et, à partir du milieu des années 1950, d'autres quartiers ou îlots insalubres de type bidonvilles prolifèrent à Villeurbanne et ailleurs dans l'agglomération jusqu'au début de la décennie 1970.

La rue Phélypeaux dans le quartier du Tonkin

À Villeurbanne, à la Libération et dans les années qui suivent, ainsi que s’en souviennent d’ailleurs des habitants de longue date, on trouve toujours des Espagnols dans des baraquements, comme c’est le cas au 286 du cours Émile-Zola. D’autres populations issues de diverses origines habitent des cabanes de planches le long du canal de Jonage. Vers 1955, la crise du logement continue de sévir très durement. Une nouvelle génération de bidonvilles (le terme s’impose peu à peu dans le langage courant, remplaçant celui de "zone") voit le jour en région lyonnaise et à Villeurbanne, où une majorité est concentrée dans le quartier des Buers. Ceux-ci sont peuplés à près de 90 % de « Français musulmans d’Algérie ». Des Français métropolitains, des Italiens, des Tunisiens, des Portugais, quelques autres étrangers d’autres nationalités ainsi que des nomades sédentarisés y résident aussi.

Vivre à l’écart dans ces "villages" de planches constitués aussi parfois de roulottes, d’autocars ou de wagons de trams désaffectés transformés en logements, ne comporte pas que des désagréments pour ces nouveaux venus, parmi lesquels une majorité d’hommes presque tous embauchés dans l’agglomération. Mais tel le grand bidonville situé chemin des Buers (actuelle rue du 8-mai-1945) qui compte rapidement soixante-dix familles avec enfants, une cinquantaine de travailleurs seuls et au total trois cent cinquante habitants, c’est un univers de boue, de froid, d’incendies, sans compter les difficultés liées à la guerre d’Algérie (1954-1962).

En 1960, la destruction de ces quartiers débute à Villeurbanne dans le prolongement de ce qui est entrepris plus au sud de l’agglomération. La Préfecture du Rhône pilote l’opération. Elle adopte (théoriquement, car dans la pratique il y a des exceptions) le principe du relogement systématique : on réserve des places pour les hommes seuls dans les foyers d’hébergement, on propose aux familles de rejoindre un camp de secours, des cités de transit ou des logements plus classiques après un tri en fonction de leur degré supposé d’adaptation.

En juin 1964, le dernier des bidonvilles villeurbannais est démoli à coups de pelleteuses. C’est celui dit des Poilus (situé non loin de l’actuelle passerelle au-dessus du boulevard Laurent-Bonnevay, en direction de l’Astroballe). Les Poilus, à propos duquel Gabriel Rosset (figure omniprésente du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri et du Comité lyonnais de secours d’urgence aux sans-logis et mal logés, initié par l’abbé Pierre dès 1954) indiquait environ deux ans plus tôt que deux enfants d’une même famille y étaient morts de froid lors d’un hiver précédent, tandis que tous les autres avaient dû aller au sanatorium et que certains d’une autre famille avaient dû être transportés à l’hôpital Édouard-Herriot, affreusement mutilés par des rats. Le même jour, celui de Bron est également évacué. Aussitôt, la Préfecture annonce « la fin des bidonvilles dans l’agglomération lyonnaise ». Mais cette réalité est rapidement démentie par les faits…

À Villeurbanne, deux nouveaux bidonvilles sont repérés dès le mois de septembre 1964, dont un au 286 du cours Émile-Zola où le commissaire de police des Charpennes signale la présence d’un bidonville « vieux peut-être de vingt ans ». Il s’agit en fait du terrain Burton (voir l’article sur les baraques dans le numéro de Viva de mars 2017) et des baraquements occupés auparavant par des Espagnols dont la plupart hébergent désormais surtout des travailleurs maghrébins sans famille, une centaine de personnes au total.

À cette époque, la Préfecture mise sur une meilleure régulation des flux migratoires entre la France et l’Algérie pour assainir la situation du logement des étrangers. Cependant, il n’en est rien lors des mois et des années suivantes. De nouveaux migrants en provenance de l’autre côté de la Méditerranée continuent d’affluer, qui font le bonheur de l’économie lyonnaise, notamment dans les secteurs du bâtiment et de l’industrie. Comme durant la décennie 1950, les moyens mis en œuvre pour les accueillir demeurent largement insuffisants. Si la crise du logement est résolue pour les Français de l’agglomération, ce n’est pas le cas pour ces immigrés dont le quotidien continue même de se dégrader.
Fin 1965, le maire de Villeurbanne en appelle au Préfet au sujet de la situation du quartier du Tonkin, dans lequel il déplore le développement de trop nombreux garnis algériens. La polémique dure, elle prend une tournure passionnelle, un an plus tard, lors d’un conseil municipal où est exprimé le sentiment d’être envahi par ces étrangers. Pendant ce temps, les conditions de vie dans le bidonville du 286, cours Émile-Zola et celui jumeau du 175, rue du 4-août-1789 se sont détériorées. Désormais, dans ce petit périmètre délimité par ailleurs par la rue Pierre-Cacard et la rue Louis-Goux, sept cents personnes, en très grande majorité des ouvriers algériens sans famille, s’entassent au sein d’un espace décrit comme étant particulièrement insalubre, où les installations sanitaires les plus élémentaires font défaut (pas d’évacuation prévue des déchets, pas de W.C., etc.).
Le bidonville du Chaâba à la Feyssine et celui de la rue du 4-août-1789 sont les derniers à être détruits dans le courant de l’année 1968. Mais, dans le quartier du Tonkin, le spectre de ce que beaucoup considèrent comme une lèpre urbaine hantera encore le paysage de la commune au début des années 1970.

 


La naissance du grand bidonville des Buers

Durant les années 1920, les Buers demeure un quartier rural. Peu à peu, il s’urbanise. Les fermes disparaissent et les terrains laissés libres deviennent des terrains vagues. Vers 1954, un Villeurbannais, "le Père Picot", propriétaire de l’un d’entre eux situé en bordure du boulevard de Ceinture (entre l’actuelle rue de la Boube et l’actuelle rue René prolongée), autorise quelques personnes à y vivre en toute illégalité dans des cabanes si elles lui versent un loyer. Du fait de la crise du logement, d’autres occupants rejoignent les premiers. En deux ans, un grand bidonville de plusieurs centaines d’habitants s’est formé, peuplé majoritairement de familles algériennes arrivées récemment dans l’agglomération et sans autre solution de logement, même si, pourtant, la plupart des hommes sont des travailleurs réguliers sous contrat.

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