VILLEURBANNE,LA VILLE LA PLUS REPUBLICAINE DE FRANCE

Villeurbanne, la ville la plus Républicaine de France. Mazette ! Quel compliment ! Il est si beau qu’on le croirait inventé par un service de communication. Et pourtant non. 

Villeurbanne, la ville la plus républicaine de France 

L’éloge a pour auteur un homme politique de la IIIe République, un de ces héros tricolores de la lignée des Georges Clémenceau, Emile Combes et autres Emile Zola : Georges Trouillot, ministre du Commerce et de l’Industrie. Monsieur le Ministre l’a prononcé à Villeurbanne le 7 février 1904. Il y eût ce jour-là de grandes et belles cérémonies pour l’inauguration d’une nouvelle mairie. Même le Progrès de Lyon se fendit d’une pleine page, avec photo à la une, pour raconter dans le moindre détail la « superbe manifestation républicaine, toute débordante d’enthousiasme et de joie populaire ».

Pourtant, avant même de sortir de terre cet hôtel de ville avait déchaîné les passions. Lorsqu’il avait fallu choisir son futur emplacement, les Villeurbannais s’étaient copieusement chamaillés. Depuis la naissance de la commune en 1790, leur mairie avait joué les vagabondes : après avoir été d’abord installée à la cure, elle avait migré rue Pierre Baratin en 1830, puis cours Tolstoï en 1835. Lorsque l’immeuble du cours Tolstoï devint à son tour trop exigu pour les besoins d’une ville de 40.000 habitants, le conseil municipal décida en juin 1901 d’en construire un nouveau. Certes, mais où ? A cette époque, la ville était éclatée en trois pôles concurrents : le vieux village de Cusset, jusqu’alors cœur historique de la cité ; le quartier des Maisons Neuves, en pleine expansion ; et le hameau des Charpennes, champion du dynamisme industriel. L’emplacement de la nouvelle mairie revêtait donc une importance capitale, car il déterminerait le futur centre de la ville. Après moult joutes politiques, le conseil opta pour le bout du cours « Lafayette-prolongé » – aujourd’hui la place Grandclément. Sitôt dit sitôt fait. Le 16 janvier 1902, le projet fut confié à l’architecte lyonnais Michel Collet, qui termina le nouveau bâtiment en moins de deux ans. Il existe toujours, au n° 55 de la place, même s’il est à présent reconverti en bureau de poste. Avec ses hauts toits mansardés, son fronton et ses immenses fenêtres à meneaux, il ressemble davantage à un manoir seigneurial qu’à un immeuble administratif  - il en allait ainsi des monuments publics de l’époque, tout entiers voués à la gloire de la République.

Les travaux achevés, reste à inaugurer le nouveau palais municipal. Le maire Emile Dunière convoque le ban et l’arrière-ban pour l’occasion : le préfet, le président du conseil général, le député Francis de Pressensé, le gouverneur militaire de Lyon, les maires des environs, les membres du conseil municipal, l’inspecteur d’académie, les instituteurs, les enfants des écoles, les fanfares, les joueurs de boules, etc., etc. Pour présider tout ce beau monde, il ne manque plus qu’un ministre. Villeurbanne étant une ville ouvrière, on pense tout naturellement à celui du commerce. Le gouvernement étudie la question. Un ministre ne se déplace pas si facilement, surtout dans une cité réputée difficile. Mais le préfet se montre rassurant : « le conseil municipal de Villeurbanne se compose de socialistes et de radicaux, c’est donc un milieu dans son ensemble sympathique à la politique du ministre et où vous n’avez à craindre ni contradiction ni murmure ». Soit, en ce cas l’inauguration aura lieu le 13 décembre 1903, en présence du ministre Trouillot. Mais patatras ! Entretemps une grève éclate dans l’industrie textile, qui occupe alors 10.000 villeurbannais. Apprenant la venue d’un représentant du gouvernement, les syndicats sont bien décidés à manifester leur mécontentement. Le député de Pressensé préfère décliner l’invitation : « comme député socialiste, il me serait impossible de participer à une fête publique pendant que le prolétariat lyonnais livre bataille économique ». Après échange de télégrammes secrets entre Lyon et Paris, pour plus de sûreté la cérémonie est reportée sine die… 

Le conflit social s’étant apaisé, arrive enfin le moment tant attendu. Le dimanche 7 février 1904… et après qu’un passage à niveau ait bloqué le cortège officiel pendant près d’une heure, les calèches du ministre et de sa suite paraissent à Villeurbanne. S’ensuit une journée entière de parades dans les rues ornées de banderoles - « Hommage au Ministre ! Vive la République démocratique ! » ; de courses de vélos ; de flonflons et de médailles ; de discours interminables et de « tout ce qu’un quartier laborieux et démocrate sait inventer pour montrer à un membre du gouvernement la joie de sa venue ». Le découpage du ruban officiel et un conseil municipal extraordinaire couronnent l’évènement, qui se prolonge encore par un immense banquet - 600 personnes attablées cours Tolstoï ! Au moment du toast, après des félicitations au gouvernement pour sa défense d’une « démocratie démocratique, une France qui s’achemine vers la justice sociale par la liberté et le droit », Villeurbanne reçoit la consécration ministérielle : «  à travers moi, c’est la visite du gouvernement républicain à une des populations les plus républicaines de France ». Bravo !!!

Alain Belmont

Sources : Archives du Rhône, 1 M 180. Journal Le Progrès, 7 et 8/2/1904.

Repères
1902 : Emile Combes président du Conseil. Georges Trouillot ministre
1902 : décès d’Emile Zola
1903 : premier tour de France cycliste
1903 : Emile Dunière est élu maire de Villeurbanne
1904 : guerre russo-japonaise dans le Pacifique
1904 : début de la construction du canal de Panama
1905 : la comédienne Sarah Bernhardt, en tournée au Canada
1905 : loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat
1905 : Edouard Herriot est élu maire de Lyon
1906 : Gandhi, avocat en Afrique du Sud, entame une résistance non violente contre les Anglais.
1934 : achèvement des Gratte-Ciels et de l’hôtel de ville actuel.


La séparation de l’Eglise et de l’Etat
La venue du ministre Trouillot intervient dans une période très dure d’anticléricalisme, sensible jusque dans les discours officiels prononcés à Villeurbanne. Depuis un Concordat instauré en 1801 par Napoléon Ier, le sort de l’Eglise de France est lié au gouvernement en place, qui nomme les évêques et salarie les prêtres. L’Eglise retrouve alors une part de sa puissance perdue sous la Révolution, et regagne une forte influence sur la politique et la société. A partir de 1880, la IIIe République voulant réduire le rôle de la religion sur la vie publique, introduit la laïcité dans les institutions et notamment l’école. Cette politique culmine sous le gouvernement d’Emile Combes (1902-1905), qui ordonne la fermeture des congrégations religieuses et des établissements scolaires privés. Elle s’achève en 1905 avec la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui garantit la liberté de culte tout en assimilant les religions à des associations privées.

 

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