La naissance des Maisons-Neuves

Le 28/11/13

Il y a 200 ans, le quartier des Maisons-Neuves s’étendait de la place du même nom jusqu’à la rue Léon-Blum. Un quartier où les immeubles allaient pousser comme des champignons, et transformer Villeurbanne en ville.

La place Granclément aux environs de 1910 (Villeurbanne)

Il s’agit probablement du plus ancien tableau représentant Villeurbanne, puisqu’il a été réalisé en 1697 par un certain Henri Verdier. La Presqu’île et Fourvière se dressent en toile de fond. Au premier plan, le peintre a semé une mosaïque de prés et de champs de blés, que traverse une dizaine de routes convergeant vers le pont de la Guillotière. On ­reconnaît les bords du Rhône vers la Doua, le château de la Ferrandière et l’ébauche des Charpennes. Le reste de la commune n’est encore que campagne. Cusset et son église, qui forment alors le chef-lieu du village, n’ont pas retenu l’attention de l’artiste et demeurent hors du cadre. Quant au quartier des Maisons-Neuves, il se résume à un simple carrefour entre la route de Genas et le grand chemin de Lyon à Crémieu. Oubliées les fermes de Louis Dreu, de Jacques Cartelier et de leurs voisins : aux yeux du peintre, ce hameau ­minuscule ne méritait pas d’apparaître sur sa toile. Pourtant, ce ­petit bout de rue allait donner naissance à une nouvelle cité : Villeurbanne.
Son essor commence au XVIIIe siècle. Partout en France, le développement des échanges commerciaux entraîne dans son sillage une intense circulation routière et la création de foires et de marchés. Situé aux portes de Lyon, le carrefour des routes de Genas et de Crémieu profite du mouvement. Il se mue en une vaste place sur laquelle les charrettes ­défilent à qui mieux mieux, et où les Villeurbannais font la fête et vendent leurs bestiaux. La "place du Plâtre" est née – l’actuelle place Grandclément. Dès 1816, la municipalité l’enjolive de platanes et de mûriers, tandis que de plus en plus de familles viennent habiter ses abords. C’est vrai que l’endroit ne manque pas de charmes ; en 1826 le maire dresse un tableau idyllique du hameau de L’Hormat – ou "des Maisons-Neuves", comme on ­l’appelle depuis le milieu du XVIIIe siècle : « Leur exposition est enchanteresse ; elles sont infiniment propres à l’édification de jolies ­maisons de campagnes et formeront une rue délicieuse ; c’est alors que Villeurbanne deviendra réellement le séjour agréable des habitans de la ville ». Le maire lui-même, François-Xavier Monavon, troque son château de La Ferrandière contre un manoir bâti place du Plâtre, où il vit ­entouré de ses fermiers et de ses domestiques.

Les Lyonnais en mal d’air pur ne sont pas les seuls à se laisser tenter par le nouveau quartier. Attirés par les eaux de la Rize, les industriels se ruent eux aussi aux Maisons-Neuves. Vers 1820 l’entrepreneur Antoine Terras implante ici l’une des toutes premières usines de Villeurbanne, une fabrique de soieries et de ­velours dans laquelle il emploie une centaine d’ouvriers. Venus d’un peu partout en France et même des quatre coins de l’Europe, comme l’Autrichien Jacques Schwartz, le Tchèque Joseph Beaudisch ou le Suisse Frischknecht, probablement anciens soldats de Napoléon Ier, ces immigrés bouleversent la ­sociologie des Maisons-Neuves. À côté des demeures bourgeoises fleurissent désormais les guinguettes et les logements populaires dans lesquels s’entassent ouvriers, artisans et domestiques. En 1826 la construction du pont puis du cours Lafayette accroissent encore l’attractivité du quartier, relié par le cours Charles-X (le cours Tolstoï) au nouvel axe majeur des Brotteaux. Bientôt les Maisons-Neuves ­regroupent à elles seules 1 800 ­habitants, loin devant les 1 500 ­habitants des Charpennes et à des années lumières de Cusset, à peine peuplé par 200 personnes.

Le décalage avec le "vieux Villeurbanne" où l’église, la mairie et le marché trônent encore au ­milieu des champs, devient totalement incongru. Le transfert des services publics s’impose d’autant plus que Cusset se trouve complètement décentré par rapport au reste de la commune. Prenant le problème à bras-le-corps, en ­juillet 1825 le maire Monavon ­propose au conseil municipal de construire une nouvelle église « dans le quartier du Plâtre ». Il ­revient à la charge en 1826 et 1827 mais se heurte à l’opposition d’une partie de la population, attachée à l’église ancestrale. Pour forcer les indécis, Monavon engage un ­architecte lyonnais et fait creuser les fondations du nouveau sanctuaire. En 1828 vient le tour de la mairie, qu’il entend déplacer elle aussi aux Maisons-Neuves. Le marché ? Qu’il quitte Cusset dans la foulée, et s’installe dans une belle halle qu’on construira tout exprès. Pour financer ces travaux hors de prix, Monavon vend des terrains ­communaux sur lesquels les Villeurbannais faisaient brouter leurs bestiaux. Cette fois la coupe est pleine. L’opposition se mue en révolte populaire et chasse Monavon de son fauteuil de maire. Ce mouvement d’humeur n’arrête pas pour autant la marche du ­progrès. Les Maisons-Neuves ­obtiennent leur église en 1837, les marchés en 1848, la mairie en 1849 et même un grand théâtre de 600 places en 1863. Le cœur de la ville bat désormais au sommet des Balmes viennoises. Il allait plus tard glisser dans la plaine et se fixer aux Gratte-ciel. C’était en 1934, avec Lazare Goujon.
Sources : Archives de Villeurbanne (Le Rize), ­parcellaire de 1698 ; rôle des patentes 1823-1837 ; 1 F1, recensement de 1826-29 ; 1 D 260 à 266 ­délibérations municipales, 1790-1879. Archives du Rhône, 2 V 34, 5 V 42, Archives de l’Isère, 141 M 31, 4 V 125. Archives de Lyon, 1 S 76.


Une place dans l’air du temps
Le nouveau centre de Villeurbanne s’articulait autour de deux places : l’une à l’ouest et l’autre à l’est du quartier. La première ­s’appela d’abord place de la Ferrandière puis devint place des Maisons-Neuves vers 1840, nom qu’elle porte encore de nos jours. La seconde, bien plus vaste, s’appelait place du Plâtre. L’origine de ce nom reste une énigme. Il vient probablement du latin platea, qui voulait dire place publique… mais peut aussi tirer son nom du mélange de plâtre et de fumier dont les paysans couvraient les champs environnants dans les années 1815-1830. Par la suite, elle fut sans cesse rebaptisée en fonction des changements politiques des XIXe et XXe siècles. Devenue "place d’Armes" sous la Révolution, puis "place de la Liberté" sous Napoléon Ier, elle se mua en "place Dauphin" en 1827, lorsque la municipalité voulut ­manifester sa fidélité envers la monarchie restaurée… Les Villeurbannais eux, continuèrent à l’appeler place du Plâtre, puis place de la Mairie après 1850, lorsque l’hôtel de ville jeta ­l’ancre sur ses rives. Elle ne gagna son nom actuel qu’en 1935, pour ­célébrer la mémoire du docteur Jules Grandclément, maire de Villeurbanne de 1908 à 1922.

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