L'avènement de l'école de la république

Le 06/09/17

L'avènement de l'école de la république

Après avoir longtemps tergiversé pour construire sa première école, Villeurbanne fit de l'instruction pour tous un grand combat républicain.
Pendant la première moitié du 19e siècle, Villeurbanne ne brillait pas par sa politique scolaire. Avant que la France redevienne une République, les municipalités successives se sont désintéressées totalement de l’instruction des enfants. Alors que notre ville s’industrialise à grands pas, elle ne compte aucune école communale!

 À peine trouve-t-on, en 1819, une délibération autorisant les religieuses du Sacré-Cœur à ouvrir des classes dans leur château de La Ferrandière, destinées aux «jeunes personnes qui sont en grand nombre et que les moyens de leurs parents ne leur permette pas de pouvoir les tenir aux écoles». Arrive en 1833 la fameuse loi Guizot, par laquelle l’État oblige chaque commune de plus de 500 habitants à entretenir une école primaire et un instituteur.

Les élus villeurbannais accusent aussitôt réception de la nouvelle loi, et s’engagent à créer une classe dans l’ancien presbytère de Cusset, qu’ils ont acheté depuis peu. Une belle promesse… dont ils repoussent sans cesse la réalisation, malgré les lettres incendiaires du préfet et de l’inspecteur d’Académie. Le bâtiment «nécessiterait beaucoup de réparations qui entraîneraient de fortes dépenses», arguent-ils. Un prétexte : la vente d’une parcelle des immenses terrains que possède la commune, suffirait pour financer une école flambant neuve.

Ce n’est qu’en 1842 que l’ancien presbytère est enfin transformé en école publique, la première dans l’histoire de Villeurbanne et, pour l’heure, réservée aux garçons. Mais avec une seule classe pour 4?000 habitants, l’école de Cusset s’avère insuffisante à combler les besoins. Alors, on loue une "maison d’école" aux Charpennes, confiée à un instituteur privé.
Heureusement, la Révolution de 1848 amène au pouvoir une équipe municipale imprégnée des idéaux de la IIe République, et plus consciente de ses devoirs scolaires. Sitôt en place, le maire Julien Roustan installe dans l’école de Cusset Mademoiselle Jenny Pinel, «institutrice brevetée de première classe», pour tenir une classe de filles.

Puis il achète, en 1850, une école privée située place Grandclément, aussitôt muée en école communale, et fait voter dans la foulée «la somme de 1 200 francs pour le traitement de l’instituteur communal, à la charge pour lui de donner l’instruction gratuite à tous les enfants de la commune depuis l’âge de sept ans». Villeurbanne accomplit ce faisant une grande avancée, décrétant la gratuité de l’école 31 ans avant que les lois de Jules Ferry l’instaurent à l’échelle nationale. Tous les enfants de la ville, qu’ils soient issus de parents aisés ou d’ouvriers, peuvent enfin s’instruire.
La situation est-elle au beau fixe ? Tant s’en faut. La forte croissance démographique de Villeurbanne crée d’énormes problèmes de surpopulation scolaire. Un mal chronique, dont se plaignent les maîtres dès les années 1830, mais qui devient une plaie à vif passé 1870 : parmi les 8 classes que compte alors notre ville, celles des Charpennes accueillent 76 et 94 élèves, et les deux classes de la Cité (près du Totem), 68 filles et 98 garçons ! La municipalité en a conscience, qui reconnaît que «la tâche qui incombe au directeur et à la directrice de ces écoles est au-dessus des forces d’une seule personne [et ne s’effectue] qu’au prix d’un zèle qui compromet gravement la santé des fonctionnaires qui l’ont déployé». Villeurbanne est à nouveau malade de ses écoles, et nécessite un remède énergique.
Elle va le trouver en la personne de Jean-Marie Dedieu. Élu maire en 1878, alors que la IIIe République est encore toute récente, Dedieu annonce d’emblée la couleur : l’instruction publique sera le grand chantier de son mandat ; elle «s’impose impérieusement à un peuple qui veut être libre», clame ce républicain convaincu. Le 7 juillet 1878, il expose son programme au Conseil municipal : construire un groupe scolaire dans les quatre principaux quartiers de Villeurbanne – aux Charpennes, aux Maisons-Neuves, à Cusset et à la Cité. Le coût allait en être faramineux, la municipalité souhaitant des palais de pierre pour instruire les petits Villeurbannais. Mais il put être financé en sollicitant force subventions, en contractant des emprunts et en augmentant les impôts – au point que l’instruction publique devint l’un des premiers postes budgétaires de la commune, soit un tiers de ses dépenses.

 Le maire surveilla dans les moindres détails les chantiers menés tambour battant par les architectes Bailly, Cuny et Bernard. Les premiers groupes scolaires à recevoir leurs élèves furent ceux de la Cité et des Charpennes, dès 1879. Ils furent suivis par le groupe de Cusset en 1880 et, enfin, par le groupe des Maisons-Neuves, en 1889. Toujours présents dans notre ville, ces monuments de l’histoire scolaire sont aujourd’hui l’Institut d’art Contemporain de la rue du Dr-Dolard, l’école Lakanal, l’école maternelle Ernest-Renan et l’école Antonin-Perrin.

 
Sources : Archives municipales (Le Rize),
1 D 262 à 269, 1 M 5.
NB : Les textes entre guillemets sont fidèles aux documents d'origine.

L'avènement de l'école de la république
Repères
1815-1848 : restauration de la monarchie en France
1830 : journées révolutionnaires des "Trois glorieuses"
1833 : loi Guizot sur l’enseignement
1830-1848 : règne du roi Louis-Philippe
1848-1852 : IIe République
1852-1870 : règne de Napoléon III, empereur des Français
1870-1940 : IIIe République
1878 : Jules Verne publie Un capitaine
de 15 ans
1881 : Jules Ferry instaure la gratuité de l’enseignement primaire
1882 : Jules Ferry rend l’école laïque et obligatoire
1889 : construction de la tour Eiffel

Des écoles résolument laïques
La laïcité de l’école fut rendue obligatoire en France en 1882, par une loi de Jules Ferry. Ville ouvrière, laboratoire des grandes idées sociales et humanistes, Villeurbanne en fit bien plus tôt un principe sacré. Dès 1850, sous la IIe République, le maire Julien Roustan demande au sous-préfet de lui envoyer un instituteur pour tenir l’école communale, en le priant «que cet instituteur soit laïque et sortant de l’école normale». Dix ans plus tard, en 1860, après avoir constaté qu’il œuvre «en conformité avec les désirs et les vœux de la population», le Conseil municipal décrète solennellement que «l’enseignement laïque est maintenu pour être le seul pratiqué dans les écoles communales». Une règle avec laquelle les élus ne plaisantent pas?: en mai 1880, deux ans avant la loi Ferry, ils exigent le renvoi de l’instituteur Gachot, en charge de l’école de la Cité. Son tort?? Il a osé faire visiter son établissement à un abbé pendant les heures de classe, et toléré qu’il distribue des friandises aux enfants?!

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