DE l'ISERE AU RHONE

1852. Villeurbanne est rattachée au département du Rhône, par mesure de sécurité.

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>> Même Guignol aide à lutter contre les brigands !

Le maire n’en peut plus. Villeurbanne est devenue un repaire de truands, un paradis pour tout ce que Lyon compte comme coupe-jarrets et videurs de goussets. Cela doit cesser ; il exige que sa ville « ne soit plus le refuge d’une grande quantité d’individus sortant des maisons de correction ou des bagnes qui sont journellement dirigés sur cette commune, où il leur est facile d’échapper à la surveillance de la police et d’entretenir des relations avec leurs anciens complices à Lyon ». Monsieur le Maire n’a pas tort. Ainsi en 1842, le chef d’une bande de 50 voleurs s’est réfugié à Villeurbanne, où il écoule tranquillement le produit de ses vols en faisant office de banquier lors des foires, au vu et au su de tout le monde !

Cette aberration découle d’un imbroglio administratif comme la France sait si bien en créer. Sous l’Ancien Régime, Villeurbanne appartenait au Dauphiné, une province du nord des Alpes et qui avait Grenoble pour capitale. Lyon, pourtant très proche, faisait quant à elle partie du Lyonnais. Dès les premiers mois de la Révolution française, l’Assemblée Nationale disloque les provinces et crée les départements. Mais pour ne pas trop bouleverser les habitudes ancrées depuis des siècles, elle ne touche pas aux limites provinciales et taille les départements à l’intérieur. Du coup Villeurbanne se retrouve dans le département de l’Isère, avec Grenoble comme préfecture. Résultat, le tribunal le plus proche de Cusset ou des Charpennes se situe à Vienne, et le commandement des forces de police… à Grenoble, à près de deux jours de cheval. Et cela, les malandrins l’ont bien compris. Loin des yeux, loin du cœur et du gourdin ! Le préfet de l’Isère ne peut pas lutter contre eux : s’il envoie des troupes pour les attraper, ils s’enfuient aussitôt à Lyon. Et si les policiers lyonnais réagissent à leur tour, les hors-la-loi franchissent le Rhône dans l’autre sens. Bref, la limite départementale joue en leur faveur comme une frontière internationale.

Dans l’intérêt de la sécurité, cette situation doit donc cesser. Dès 1816, des projets de rattachement de Villeurbanne au Rhône voient le jour mais sans succès. Lyon y voit une opportunité d’agrandir un département du Rhône qu’elle juge trop étriqué pour une ville comme elle, et réclame l’annexion d’un bon tiers du département de l’Isère ! Sa gourmandise fait échouer la tentative de redécoupage. Un nouvel essai intervient au cours des années 1830. Cette fois l’annexion obéit à des raisons politiques. En 1831 et en 1834, les ouvriers de Lyon se soulèvent et occupent la ville, lors de la fameuse révolte des Canuts. Le calme revient après l’intervention de l’armée et une féroce répression, mais désormais le gouvernement se méfie. Il a compris que l’insurrection s’était servie des faubourgs comme base arrière, et remet l’annexion au Rhône sur la table : « depuis les déplorables évènements et l’agitation qu’ils ont communiqué aux ouvriers dont un grand nombre sont domiciliés sur le territoire de Villeurbanne, il est de toute urgence de donner à l’administration les plus puissants moyens de surveillance pour en assurer la tranquillité ». Maires, préfets, ministres, toute l’administration se mobilise pour changer la frontière. Le zèle des fonctionnaires s’accélère encore lorsqu’on découvre que l’auteur d’un attentat contre le roi Louis-Philippe, un certain Joseph Fieschi, a été ouvrier à Villeurbanne.

Pourtant, malgré ces circonstances le mariage avec le Rhône se fait attendre. Les Villeurbannais dont le territoire est imbriqué dans Bron et dans Vaulx-en-Velin demandent l’annexion des communes voisines. Qui à leur tour exigent le rattachement de Décines, Meyzieu, Jonage, et ainsi de suite. Par un effet de domino, c’est toute une partie de l’Isère qui devrait devenir rhodanienne. Tohu-bohu à Grenoble, panique du préfet et agacement du ministre précèdent l’abandon du projet, en 1838. Les plus déçus sont les Villeurbannais eux-mêmes. Malgré leur inquiétude de dernière minute, eux réclamaient l’annexion à corps et à cris. Leur vie quotidienne est toute entière tournée vers Lyon, la ville où ils travaillent, où ils vendent le produit de leurs champs et où se trouvent leurs familles. Ils n’en peuvent plus de courir sans arrêt à Grenoble ou à Vienne pour la moindre démarche, et se plaignent que leur appartenance à l’Isère gêne l’installation d’usines sur leur commune. Elle empêche même, disent-ils en exagérant un peu, la construction des digues qui les protégeraient des inondations du Rhône. Aussi le Conseil Municipal délibère-t-il à tour de bras pour changer de département : en 1832, 1842, 1844, 1847, 1852. En pure perte. Le gouvernement reste sourd à ces appels du cœur.

24 mars 1852. Sa Majesté Napoléon III proclame le rattachement de quatre communes de l’Isère au département du Rhône : Vénissieux, Bron, Vaulx-en-Velin et Villeurbanne. L’Empereur vient à peine d’arriver sur le trône, au prix d’un coup d’Etat ayant déclenché plusieurs insurrections. Il n’a pas oublié le rôle de la banlieue lyonnaise lors des troubles antérieurs. Mieux vaut prévenir que guérir.

 

>> Sources

Archives départementales du Rhône, cote 1 M 77. Archives de Villeurbanne (Le Rize), registres des délibérations municipales. Bibliothèque Municipale de Grenoble, cote 0 14292. Journal L’Ami de la Religion, 15/12/1835 et 1/12/1842.

 

>> Repères

- 1790 : création des départements par l’Assemblée Nationale
- 1830-1848 : règne de Louis-Philippe, roi de France
- novembre 1831 : première révolte des Canuts, à Lyon
- avril 1834 : deuxième révolte des Canuts
- 28 juillet 1835 : attentat de Joseph Fieschi contre le roi Louis-Philippe
- 2 décembre 1851 : coup d’Etat. Le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, devient empereur des Français sous le nom de Napoléon III.
- 24 mars 1852 : rattachement de Villeurbanne au Rhône. Le même décret supprime les communes de La Croix-Rousse, de Vaise et de La Guillotière et les réunit à la ville de Lyon.

>> Un villeurbannais régicide

Le 28 juillet 1835 le roi Louis-Philippe passe en revue les troupes de la Garde Nationale, à Paris. Tandis qu’il se trouve sur le boulevard du Temple, une explosion retentit. Une « machine infernale » vient de faire feu depuis la fenêtre d’une maison, tuant 19 personnes du cortège officiel. Louis-Philippe s’en sort à peine égratigné. Le complot visant le roi a été fomenté par un groupe de Républicains ayant à leur tête Joseph Fieschi. Né en Corse en 1790, Fieschi s’était engagé à 16 ans dans l’armée de Napoléon Ier et avait brillamment participé à plusieurs campagnes en Russie et en Italie. Mais la défaite de l’empereur entraîne sa déchéance ; il est emprisonné comme opposant politique puis pour avoir commis des vols, et commence alors une vie de clandestinité. C’est à cette occasion qu’il séjourne à Villeurbanne, où il travaille pendant plusieurs mois dans une usine textile, en 1830. Après son arrestation, Fieschi fut condamné pour régicide et guillotiné le 19 février 1836.


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