Les Villeurbannais à l’assaut
Au XVe siècle, les habitants de Villeurbanne prennent les armes et attaquent… Lyon !

En ce règne de Charles VI, alors que la France affronte une guerre sans fin contre les Anglais, oser s’en prendre à l’une des plus grandes villes du pays relève de la folie. Songez un peu. D’un côté un village de seulement 150 à 250 habitants, pratiquement tous paysans, vivant dans des fermes aux murs de terre : Villeurbanne. De l’autre Lyon, où s’entassent plus de 10 000 personnes, ouvriers, artisans, bourgeois ou nobles riches comme Crésus, avec à leur tête un archevêque aussi puissant qu’un prince. Verrou des grandes vallées de l’Est du royaume, la ville joue un rôle stratégique de première importance. Depuis le milieu du XIVe siècle, elle est protégée par des remparts courant au sommet de Fourvière, descendant vers la Saône en amont de Saint-Paul, barrant la Presqu’île au niveau des Terreaux et se poursuivant le long des berges du Rhône jusqu’au quartier d’Ainay. Deux points renforcent ses défenses : à l’ouest le château fort de Pierre-Scize, bâti sur un rocher en limite de Vaise, et à l’est le pont de La Guillotière, armé de pont-levis et de tours crénelées, l’une au milieu du fleuve et l’autre à l’entrée de la bien nommée rue de la Barre. C’est ici que les Villeurbannais ont attaqué. En journée, les portes des remparts lyonnais demeurent grandes ouvertes pour permettre le va-et-vient des gens entrant ou sortant de la ville. Mais à l’approche du soir les gardes remontent les ponts-levis et ferment les lourds panneaux de bois à double et triple tours. On ne sait jamais ; des voleurs, des loups et, bien sûr, une armée ennemie pourraient profiter de l’obscurité pour envahir la cité, la piller et tuer. Tant que la nuit dure, pas question de passer, même à prix d’or. Les gardes ne rouvriront les portes qu’au lever du soleil. Chaque matin, la foule s’agglutine sur le pont de la Guille, attendant impatiemment le tour de clé qui permettra aux uns de poursuivre leur voyage, aux autres d’aller travailler ou de vendre les grains et les fruits de leurs fermes sur les marchés. Parfois l’officier en charge des clés tarde à remplir sa besogne. Alors la foule cogne sur le bois et s’époumone à crier des jurons. Le mardi 15 septembre 1416, elle perd patience. « Jehan Fame dit Calamart et messire Boysson heurtèrent tellement à la porte du pont de Rosne par dehors la ville que rompirent ladite porte » ! La scène recommence dès le dimanche suivant. À l’aube, une soixantaine de personnes venues de La Guillotière, de Chaussagne (Grange-Blanche) et surtout de « Villorbanne », enfoncent encore la porte et en brisent les serrures « pour ce que lon ne leur ouvryt tantost » – « parce qu’on ne leur ouvrait pas tout de suite ». La municipalité de Lyon apprécie peu ces manières et poursuit les meneurs en justice.
> Armés jusqu’aux dents
Le pire reste pourtant à venir. Le 17 décembre 1478, une centaine de Villeurbannais, de Vénissians et de Brondillants « tant à pié que à cheval, par conspiracion par eulx faite, sont venus en armes garnies d’espées et autres bastons sur le pont du Rosne joignant ladite ville de Lyon, et ont pris de force la porte de la tour du milieu dudit pont […], et vindrent jusques à l’autre porte, et icelle saisirent, jurant et maulgréant que si homme s’approchoit d’eulx, ils le mettroyent à mort tout roydde sur les carreaulx ». La stupeur passée, les Lyonnais contre-attaquent et repoussent les envahisseurs qui « s’enfuyrent à la part du Daulphiné ». Trois mois plus tard, le 15 mars 1479, le sang coule à nouveau. Armés jusqu’aux dents d’épées, de bâtons et d’arbalètes, cinquante gros bras dauphinois reprennent le pont de la Guille, capturent des Lyonnais et les enferment dans une étable jusqu’au petit matin. Cette fois ce n’est plus le retard de l’ouverture des portes que les Villeurbannais contestent, mais le fait que Lyon veuille étendre ses limites jusque vers leur village. Quel culot ! Tout le monde sait bien que la frontière entre le Lyonnais et le Dauphiné passe au milieu du Rhône et non ailleurs. Pour le rappeler à leurs fieffés voisins, les Villeurbannais ont dressé un mât portant le blason du Dauphiné sur le pont conquis à la pointe de l’épée. L’affaire est devenue politique, et dégénère à tel point que le roi Louis XI intervient en personne pour pacifier la région. En août 1479, il envoie sur place l’un de ses plus proches conseillers, Louis Tindo, avec pour mission de fixer une fois pour toutes la frontière des villages proches de Lyon. Le 23 août, messire Tindo accomplit sa besogne. Accompagné d’une procession de juges, de châtelains et de personnes âgées connaissant bien les lieux et leur passé, il parcourt Villeurbanne depuis les rives du Rhône vers le parc de la Tête d’Or actuel, longe « certains foussez anciens » à travers le Tonkin puis, « en tirant tout droit à un carrefour […] vulgairement appelé la croix de Symandres (à La Ferrandière), nous transportames par le chemin duquel l’on va de Lyon à Genas ». Six siècles plus tard, les limites de Lyon et de Villeur-banne suivent encore en grande partie la promenade de messire Tindo à travers les marais et les champs.
> Les mottes de Villeurbanne
N’ayant pas l’ampleur d’une ville comme Lyon ni même d’un bourg comme Pérouges, Villeurbanne ne fut jamais entourée de remparts au Moyen âge. Sa population était néanmoins protégée par deux fortifications construites aux alentours de l’an Mille, les "mottes" de La Ferrandière et de Cusset. Loin de châteaux de pierre aux hauts remparts semés de tours et d’échauguettes, ces mottes étaient constituées d’une grande butte de terre artificielle haute de 5 à 10 mètres, sur laquelle se dressait une tour en bois. Un fossé de quelques mètres de profondeur accentuait les défenses naturelles offertes par les pentes de la balme dauphinoise. La motte de La Ferrandière fut remplacée par un château à fière allure, lui-même détruit au siècle dernier. Quant à la motte de Cusset, elle fut lentement grignotée par l’urbanisation des 19e et 20e siècles ; il n’en reste plus que des lambeaux, à l’angle du cours Émile-Zola et de la rue Pierre-Baratin. Si vous souhaitez voir à quoi elles pouvaient ressembler, la motte de Décines subsiste au bord du contournement Est de Lyon, et celle de Saint-Pierre-de-Chandieu veille toujours sur l’horizon. Vous ne pouvez pas les manquer.
> Repères
- 1337 : début de la guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre
- 1380-1422 : Charles VI roi de France
- 1415 : bataille d’Azincourt, remportée par l’Angleterre
- 1431 : Jeanne d’Arc est brûlée vive à Rouen
- 1453 : fin de la guerre de Cent Ans
- 1461-1483 : Louis XI roi de France
- 1492 : Christophe Colomb découvre l’Amérique




