Le grand prix d’Aviation
de Villeurbanne
1903. Sur une plage de Caroline du Nord, aux Etats-Unis, les frères Orville et Wilbur Wright parviennent à faire décoller une machine de leur invention, le Flyer I. Le grand oiseau blanc n’effectue qu’un saut de puce au-dessus du sable, 36 mètres à peine ; mais pour l’humanité, quel pas de géant ! L’avion est né. Six ans et demi plus tard, le 7 mai 1910, l’un des premiers grands meetings aériens de l’histoire se tient à Villeurbanne.

L’évènement est attendu avec une impatience indescriptible dans toute la région, et encore plus dans notre ville. Deux ans auparavant, le Villeurbannais Armand Zipfel a déjà survolé les pelouses du camp militaire de La Doua avec un avion bricolé dans son atelier. Même s’il n’a guère dépassé 400 m de distance, son épopée a fait le tour de la ville. Depuis, les machines volantes ont changé du tout au tout. Les avions frôlent à présent les 100 km/h, prennent des virages, peuvent revenir à leur point de départ - des exploits inconcevables au temps du Flyer I des frères Wright. Le 25 juillet 1909, chose incroyable, le français Louis Blériot parvient même à traverser la Manche ! Ce sont donc ces machines prodigieuses qui vont s’affronter pendant plus d’une semaine dans le ciel de Villeurbanne. Huit jours avant l’évènement, La Dépêche de Lyon voue déjà sa « Une » aux préparatifs de la compétition. « Sans vouloir rien exagérer, toute une petite ville s’est construite en quelques jours aux portes de Lyon. C’est Lyon-Aviation, cité éphémère sans doute, mais aussi cité de rêves ! ».
Les organisateurs de la manifestation, l’Aéroclub du Rhône et l’Automobile Club, ont effectivement vu les choses en grand. Dans le quartier des Brosses, entre le chemin de fer de l’Est au nord, la rue de la Poudrette à l’est et la route de Genas au sud, ils ont bâti un stade à la mesure du nouveau sport des airs. Imaginez un circuit rectangulaire long de 10 km, balisé à chaque angle par de hauts pylônes en bois, cerné d’une kyrielle de tribunes, d’un kiosque à musique, de grands hangars en toile pour abriter les avions, d’immenses pelouses pour accueillir la foule, de ginguettes à gogo, de parkings pour les chevaux et même, luxe suprême, par trois cabines téléphoniques d’où les reporters du monde entier pourront raconter l’évènement en direct. Pensez, les meilleurs pilotes européens devraient participer à la course : Latham, Métrot, Van den Born, Legagneux, Dubonnet, Paulhan, Noguès, Michelin, Besa, Mignot, et d’autres encore. Chaque jour des prix seront attribués : celui du meilleur temps, de la plus grande vitesse, de la plus grande distance parcourue et même de l’altitude la plus élevée ; pour celui-ci, on appellera à la rescousse des officiers d’artillerie qui feront avec leurs mires de savants calculs en visant les avions comme s’il s’agissait d’obus en vol plané. Au total, les vainqueurs empocheront 200.000 francs, une fortune. L’un après l’autre, leurs avions atteignent Villeurbanne… par le train, en pièces détachées. Aucune de ces belles machines n’est encore assez forte pour traverser la France à tire d’aile. Quinze avions s’aligneront au départ, dix biplans et cinq monoplans dont un Blériot XI, un Voisin, un Antoinette et même un Wright, une merveille de tissu et de bois de 10 m de long, 12 m d’envergure, 500 kg, entraîné par deux hélices hautes de 2,80 m tournant à 450 tours/minute !
Le jour tant attendu arrive enfin, samedi 7 mai 1910. « Aviateurs, en avant ! ». La foule est présente au rendez-vous, le maire de Lyon Edouard Herriot aussi. Hélas, il fait un vent à décorner les bœufs si bien qu’aucun aviateur ne veut s’élancer dans les airs. Après des heures d’attente, certains se risquent enfin : « à certains moments, trois aéroplanes sont en plein vol et le spectacle est réellement impressionnant des grands oiseaux mécaniques accomplissant avec une étonnante régularité tours de piste sur tours de piste ». Le public est conquis. Tous voient passer pour la première fois de leur vie, là, juste au-dessus de leur tête, ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines. Les journalistes sportifs eux, peinent à trouver les mots justes face à une discipline si nouvelle ; ils décrivent la course comme s’il s’agissait d’un match de foot ou du tour de France à vélo ! Le reste de la semaine s’avère plus décevant. Le mauvais temps se met de la partie, jetant à terre plusieurs avions et empêchant la plupart des épreuves. La foule s’impatiente et commence à grogner. Le jeudi une jeune femme rompt la monotonie. Madame Herriot a décidé de prendre son baptême de l’air. « Souriante, elle s’installe sur une chaise d’osier posée derrière le siège du pilote, et se tient par les tendeurs de l’appareil ». Le maire de Lyon, très pâle, la conseille : « tiens-toi bien ». La dame revient vivante et livre ses impressions : « C’est charmant, c’est très intéressant ; mais il fait horriblement froid ». Le beau temps s’invite enfin aux deux derniers jours de l’épreuve. Plus de 100.000 spectateurs, 400.000 même, d’après des espions anglais, se pressent sur les pelouses. En fin de course, les records tombent. Plus haute altitude : 880 m. Plus gros passager embarqué : 73 kg. Record de distance : 2e le Belge Van den Born avec 75,645 km parcourus, 1er le Français Legagneux avec 75,648 km, soit 3 m de plus. Chapeau.
Alain Belmont
Sources : journaux La Dépêche de Lyon, Lyon-Républicain, Le Nouvelliste, mai-juin 1910. Diplomatic and consular reports, Foreign Office of Great-Britain, 1911, p. 49.
>> Repères
1875 : le français Clément Ader invente le mot avion
1890 : l’avion Eole, de Clément Ader, quitte le sol et s’élève d’environ 20 cm
1903 : premier vol des frères Wright, à Kitty Hawk (USA)
1906 : le brésilien Alberto Santos-Dumont effectue le premier vol en Europe, à Paris
1908 : tentative de vol à Villeurbanne par Armand Zipfel
1909 : Louis Blériot franchit la Manche
1909 : premier meeting aérien au monde, près de Douai
1909 : Blériot fonde à Pau la première école d’aviation du monde
mai 1910 : semaine d’aviation de Lyon, à Villeurbanne
novembre 1910 : inauguration de l’aérodrome de Bron, suite au succès de la semaine de l’aviation et à la fondation de l’Ecole Nationale d’Aviation.
1914-1918 : plus de 10.000 avions participent à la Première Guerre Mondiale
1918 : Latécoère fonde l’Aéropostale, avec parmi ses pilotes Antoine de Saint-Exupéry
1927 : Charles Lindbergh traverse l’Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis
1947 : l’américain Chuck Yeager franchit le mur du son à bord du Bell X1
1969 : premier vol du Concorde
2005 : premier vol de l’Airbus A380, plus gros avion de transport de passagers




