L’église de Cusset, entre cloches et cris

le 28/09/2011

Veillant sur Villeurbanne depuis le Moyen Age, l’église Saint-Julien/Saint-Athanase constitue le plus ancien monument de la ville. Son histoire reste pourtant mal connue. En voici quelques fragments, extraits du trésor des archives.

Eglise de Cusset

En ce mois de janvier 1640, les chefs de famille de Villeurbanne se réunissent entre les murs de leur vieille église pour tenir conseil. Depuis des mois le clocher de Cusset est devenu muet, causant bien de la peine. Sa voix ne les appelle plus à la messe du dimanche ; ne sonne point le glas accompagnant les morts vers leur dernière demeure ; n’annonce pas davantage avec l’angélus le début et la fin de la journée de travail ; ne les prévient même pas à grands coups de tocsin d’un danger menaçant la communauté. Surtout, elle reste bras ballant face aux gros nuages noirs porteurs de malheur, incapable par ses vibrations de fracasser les nuées, de les chasser et de protéger de la grêle les vignes nourrissant tant de foyers.

Heureusement, ces temps de craintes sont terminés. Des « vivats ! » accueillent la décision de l’assemblée. Quitte à se saigner aux quatre veines, on garnira l’église d’une nouvelle cloche. Sitôt dit, sitôt fait. Le 9 janvier le consul (=le maire) du village, dûment accompagné du représentant du seigneur, de monsieur le curé et de trois conseillers, accueille à Villeurbanne Marcellin Chaulmont, fondeur de cloches en la ville de Lyon. Après moult palabres, les parties conviennent que la vieille cloche brisée et désormais aphone sera remise à maître Chaulmont afin qu’il la fonde et utilise son bronze pour en fabriquer une nouvelle. Il recevra 15 à 20 Livres pour sa peine, l’équivalent d’une année de salaire d’un paysan. Afin de rogner sur le prix, les notables villeurbannais consentent quelques faveurs ; ils se chargeront eux-mêmes de porter à l’atelier du fondeur les débris de l’ancienne cloche, et viendront pareillement récupérer sa petite sœur fraîchement sortie du moule. Maître Chaulmont sera seulement tenu de la replacer au sommet du clocher, « en fournissant par ladite communauté tout ce qui sera nécessaire pour la fere monter [et] en payant les despenses dudict maistre et de son compagnon ». Les délais prévus pour exécuter la commande s’avèrent très brefs : la demoiselle de bronze devra être « faicte et parfaicte et preste a sonner  le jour et veille de la puriffication de Nostre Dame » - autrement dit le 3 février 1640. A peine trois semaines pour œuvrer ! Les Villeurbannais ont vraiment peur que le Ciel leur tombe sur la tête ! Le jour dit, il y eût grandes réjouissances pour fêter l’arrivée de la nouvelle venue, que l’on fit chanter à toute volée.

On sonna aussi les cloches à l’église Saint-Julien mais d’une toute autre manière, à mille lieues des ding-dongs tintinnabulés. Pendant plus de cinquante ans ses fidèles s’écharpèrent sous les voutes du sanctuaire… pour une question de bancs. Contrairement à nos jours, les églises d’Ancien Régime n’étaient pas remplies de chaises et de bancs pour poser son séant. Seules les personnes aisées bénéficiaient de ce privilège, moyennant redevance, tandis que les gens ordinaires restaient debout pour écouter la messe. Détenir un banc permettait donc d’afficher son rang et de l’imposer aux manants du village. Sauf qu’une localité comme Villeurbanne, si proche de Lyon et de ses habitants cousus d’or, ne manquait pas de postulants prêts à jouer des coudes pour occuper les places d’honneur. Ainsi en 1765 Nicolas François de Ville, seigneur de Vaulx-en-Velin et de Villeurbanne, constate avec stupéfaction qu’un Lyonnais a fait installer un banc au premier rang, qui lui revient pourtant de droit. Il rameute le ban et l’arrière ban, depuis le moindre paysan jusqu’au notaire et au consul, pour faire cesser ce crime de lèse-postérieur. Intervient l’usurpateur, Etienne-François Ducerf, l’un des 200 gentilshommes du roi, qui se plaint à son tour : eût égard à son rang il a toujours bénéficié d’un banc et point n’est question de l’en priver ; il exige d’être réintégré au coeur de Cusset, en consentant seulement à se placer juste derrière le seigneur.

Un scandale du même tonneau avait déjà éclaté en 1753, lorsque la veuve d’un bourgeois s’était attribué de son propre chef une place de choix. Les gens comme vous et moi réagirent séance tenante : si tous les Lyonnais possédant des biens à Villeurbanne agissaient de même, les bancs feraient « un embarras considérable dans l’église qui est fort petite, eu égard au grand nombre d’habitants dont est composée ladite paroisse ». Continuez ainsi Messeigneurs, et nous devrons prier dehors ! Peine perdue. En mai 1790 Cusset croule sous les bancs, qui « privent souvent les citoyens d’une place dans ladite église surtout le jour des grandes festes, ce qui les contraint de se tenir dans le cimetière ou ils sont exposés aux injures du temps ». De deux choses l’une : soit l’on agrandit l’église, soit l’on interdit les bancs. En ces temps de Révolution française, la municipalité retint la seconde solution. Par souci d’égalité entre les citoyens ? Ou pour éviter la dépense d’un agrandissement ? Les voies du Seigneur sont parfois impénétrables, et celles de ses brebis tellement prévisibles…

Alain Belmont

« L’heure théologale »
Toute église digne de ce nom arbore en principe une horloge. Pourtant celle de Cusset n’en fut jamais pourvue car l’heure mécanique coûtait autrefois une fortune. Paris n’eût sa première horloge qu’en 1370, apposée sur une tour du palais de la Conciergerie. Elle précéda d’une dizaine d’années celle de Lyon, un véritable monument encore visible à l’intérieur de la cathédrale Saint-Jean. Il fallut attendre le 18e siècle et surtout le début du 19e pour que le prix de ces instruments devienne plus abordable. Les horloges publiques fleurirent alors un peu partout - sauf à Cusset. Devenue trop petite pour la ville, la vénérable église était considérée comme une « ignoble chapelle ». Elle fut délaissée au profit de sa nouvelle soeur construite aux Maisons Neuves en 1837, qui elle reçut un bel et beau cadran. Hélas, ses aiguilles avaient tendance à n’en faire qu’à leur tête, pour la plus grande joie du journal Le Villeurbannais, qui se fendit en 1893 d’un article un brin anticlérical : « les Villeurbannais n’ont plus l’heure, et qui pis est, l’heure théologale (…). On s’était proposé de réclamer à l’administration municipale, au nom du bien public, la réparation de cette horloge anémique, mais ce n’est pas son affaire, dit-on » !

 

Repères
695 : plus ancienne mention de la paroisse de Villeurbanne dans les textes
1610-1643 : règne de Louis XIII, roi de France
1618-1648 : la guerre de Trente Ans met l’Europe à feu et à sang
années 1640 : œuvres des peintres Rembrandt et Vélasquez, des écrivains Descartes et Corneille
1644 : Jean-Baptiste Poquelin adopte comme nom de scène « Molière »
1715-1774 : règne de Louis XV
1756-1763 : guerre de Sept Ans, au cours de laquelle la France perd l’Inde et le Canada
1790 : élection dans l’église de Cusset, du premier maire de Villeurbanne

 
Sources : Archives du Rhône, Es 256/56 (1640), E dépôt 256/4 (1753-1765). Archives municipales (Le Rize), 1er registre des délibérations municipales (1790).

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