Des espions au coeur de la gueurre - Le réseau Marco-Polo

Le 31/05/17

Basé à Villeurbanne, le réseau Marco-Polo fut l'un des plus importants de la Résistance.

des espions au cœur de la guerre

Novembre 1942. Un homme se présente au 7 avenue Henri-Barbusse, à Villeur-banne. Pierre Sonneville, alias Marco Polo, un commandant de sous-marins passé à la France Libre. Parti d’Angleterre avec pour mission de créer dans notre pays un réseau d’espionnage, il a choisi de se rendre en région lyonnaise, où il dispose de contacts sûrs. On lui présente aussitôt le directeur de l’Institut des sourds-muets et aveugles de Villeurbanne, René Pellet, un officier de réserve qui s’est distingué durant les combats de 1940, et dont l’appartenance à la Franc-maçonnerie traduit sans ambiguïté les pensées humanistes. Après avoir recruté les premiers membres du groupe et entamé la quête de renseignements, Sonneville confie le commandement du réseau à Paul Guivante, dit Saint-Gast, puis rentre à Londres. Guivante décide alors de transférer le QG du réseau Marco-Polo à l’Institut des sourds-muets, 77 rue Jean-Jaurès. L’ampleur de ses locaux, le va-et-vient permanent du personnel et des fournisseurs, sa vocation au-dessus de tous soupçons, en font une "planque" idéale pour les agents secrets.

Très vite, les recrutements se multiplient. Spécialisé dans l’espionnage scientifique, le réseau Marco-Polo attire à lui des savants comme André Helbronner, professeur de physique au Collège de France, René Gosse, doyen de la Faculté des sciences de Grenoble, le Russe Jacques Bergier, ingénieur chimiste connu pour ses travaux sur la radioactivité, André Eskenazi, ingénieur en électronique, ou encore le général d’État-major Fernand Hederer. S’ajoutent à eux des agents de liaison tels que Legrand, Perrichon, Duvernois, Steyaert, des dessinateurs, des opérateurs radio, et jusqu’aux propres membres de la famille de René Pellet : ses parents, ses frères Paul et André, et sa femme Marguerite, institutrice à l’Institut des sourds-muets, chargée du chiffrement et du déchiffrement des messages codés. Dès les premières semaines de 1943, le réseau envoie des messages à Londres, lesquels suscitent l’enthousiasme des Alliés. Mais la Gestapo arrête plusieurs scientifiques ainsi que Paul Guivante, qu’elle emmène à la prison Montluc où elle le torture à de nombreuses reprises. Guivante tient bon et ne parle pas. Mieux même, il parvient à faire passer un message à René Pellet : «Prendre la tête du réseau et continuer».


Une foule de rapports

En juin 1943, René Pellet devient ainsi le chef de Marco-Polo. Sous sa direction, le réseau étend ses ramifications à travers toute la France, à Bordeaux, à Tours, à Paris, à Vichy, à Grenoble, à Marseille, au Havre et en bien d’autres lieux encore. Au plus fort de son activité, il compte 900 membres – voire 1500 d’après certaines sources, ce qui en fait l’un des plus grands réseaux de la Résistance. Et les renseignements affluent, d’une haute importance stratégique. En plus de participer au sauvetage d’enfants juifs, d’exfiltrer des déserteurs de l’armée allemande, de procéder à des missions de sabotage et à des exécutions de collaborateurs, Marco-Polo adresse une foule de rapports à Londres, notamment sur la correspondance des ministres de Pétain, sur les infrastructures comme les bases de sous-marins, les aéroports et les ports militaires, sur les revêtements anti mines des navires de guerre des nazis, etc. Découverte majeure, c’est aussi Marco-Polo qui transmet « en octobre 1943, [un] rapport avec plans sur une arme secrète allemande. Il s’agissait du V1 dont personne n’avait encore entendu parler ».

Face à un tel résultat, les Alliés font venir René Pellet à Londres, le 6 novembre 1943. Pendant qu’il se trouve en Angleterre, le réseau Marco-Polo est l’objet d’une nouvelle attaque ennemie. Le 24 novembre, la Gestapo encercle l’Institut des sourds-muets et le prend d’assaut, malgré la présence de 200 élèves. « Les Allemands entrèrent après avoir sauté les murs et firent irruption dans la salle à manger où étaient réunis les membres de la Centrale», raconte André Pellet, le frère de René. Tout le monde est arrêté, enseignants et résistants confondus, tandis que la Gestapo tend une souricière pour capturer d’autres membres du réseau. Après interrogatoire et torture, la plupart sont déportés dans les camps de concentration de Buchenwald et Mauthausen. Marguerite Pellet, quant à elle, ne reviendra pas de Ravensbrück, victime d’un bombardement en mars 1945.Peu à peu, les nazis démantèlent le réseau, arrêtant ses membres un peu partout en France. 250 sont exécutés, et 198 déportés. Revenu d’Angleterre en décembre 1943, René Pellet transfère Marco-Polo dans une ferme de Chaponost, qu’il a achetée sous une fausse identité. Le réseau reprend son activité mais le 30 juillet 1944, la Gestapo fait à nouveau irruption, arrête René Pellet et l’emmène à la prison Montluc. Quelques jours avant la Libération, le 23 août 1944, il est exécuté et son corps jeté dans le Rhône. Il est découvert par un pêcheur, à une quarantaine de kilomètres de Lyon. Dans ses poches, l’on trouva quelques mots griffonnés : «Vivant le 22 août, terrible agonie morale. Encore vivant le 23 à 6 heures. Adieu à tous».

Sources :

Archives du Rhône, 31 J/B/34 et 31 J/B/106 (rapport manuscrit d'André Pellet). Service Historique de la Défense, GR28P4/131-71 (interrogatoire de René Pellet à Londres, novembre 1943). Bruno Permezel, Résistants à Lyon, Villeurbanne et alentours, Lyon, 2003, 740 p. Tous nos remerciements à Jacques Pellet, fils de René et Marguerite Pellet, pour ses précieux renseignements.

Repères :

30 janvier 1933 : Hitler devient le chancelier de l’Allemagne
3 septembre 1939 : la France déclare la guerre à l’Allemagne
mai 1940 : offensive généralisée des armées nazies sur la France. Fin de la "drôle de guerre"
22 juin 1940 : capitulation de l’armée française. La France est coupée en deux zones, le sud restant libre
octobre 1940 : Hitler perd la bataille d’Angleterre. Victoire des avions de la Royal Air Force
11 novembre 1942 : les nazis envahissent la zone libre. Lyon est occupée.
janvier 1943 à août 1944 : près de 10 000 personnes sont internées à la prison Montluc, à Lyon
24 août 1944 : la Résistance obtient la libération des détenus de Montluc
3 septembre 1944 : libération de la région lyonnaise

Les V1 et V2

Ayant perdu la bataille aérienne d’Angleterre et la maîtrise des airs, l’Allemagne se lance dans une course aux armes secrètes pour tenter de détruire les capacités militaires du Royaume-Uni et saper le moral de ses habitants. C’est ainsi que naissent les V1, abréviation de l’allemand Vergeltungswaffe 1 : « arme de représailles n° 1 ». Il s’agit de  bombes volantes sans pilote, équipées d’un réacteur et pouvant atteindre Londres. D’abord larguées depuis des bombardiers, les V1 décollent ensuite de rampes de lancement  disposées le long des côtes de la Manche, et causent de gros dégâts à partir de juin 1944. Parallèlement aux V1, les savants nazis développent des V2, des missiles en forme de fusée capables de voler à une vitesse supersonique et de frapper des cibles à 300 kilomètres. Informée de l’existence d’une usine de fabrication de fusées à Peenemünde, sur les bords de la Baltique, l’Angleterre bombarde massivement le site le 17 août 1943, mais la production des V2 est transférée dans une usine souterraine, à Dora. Bien que plusieurs milliers de V1 et de V2 aient été lancés, les armes secrètes d’Hitler ne changèrent pas le cours de la guerre. Elles furent par contre à l’origine de la conquête spatiale.

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