[VIDEO] Seconde table-ronde sur le cannabis : experts et habitants confrontent leurs points de vue

Le 29/01/19

La seconde table-ronde organisée par la Ville ce jeudi 24 janvier a attiré plus de 200 personnes qui souhaitaient s’informer et dialoguer autour du thème « Prohibition, dépénalisation, légalisation : comment lutter efficacement contre le trafic de cannabis ? »

Depuis le 10 décembre, la ville de Villeurbanne propose d’ouvrir le débat sur le trafic de cannabis, ses conséquences sur la tranquillité urbaine et la santé, mais aussi sur l’état actuel de la législation. C’est plutôt ce dernier thème qui était au centre de la seconde table-ronde organisée jeudi 24 janvier à l’Hôtel de Ville. Cinq experts avaient été conviés pour débattre et répondre aux Villeurbannais : l’économiste Christian Ben Lakhdar, l’ex-policière Bénédicte Desforges (cofondatrice du collectif Police contre la prohibition), la magistrate Elise Yamani, la chercheuse Maria Melchior et l’avocat Francis Caballero.

« Le cannabis tue. Il y a 230 morts par an sur les routes de France qui sont liées à la consommation de cannabis », a rappelé en introduction Christian Ben Lakhdar. L’économiste poursuit sur le chiffre impressionnant du marché de cette drogue chaque année en France : 1 milliard d’euros. Pour lui, c’est autant d’argent qui n’entre pas dans les caisses de l’Etat. Pire, ces trafics génèrent « un coût social principalement dû à la loi », induisant « une utilisation inefficace de nos impôts ». « On s’obstine dans cette politique [de prohibition] depuis des années. La dépénalisation ne résoudrait pas le problème. Avec la légalisation, on arrêterait le gaspillage et on créerait des recettes fiscales, le trafic serait réduit comme peau de chagrin ».


Table ronde du 24 janvier


L’ancienne policière Bénédicte Desforges regrette « une politique du chiffre » souvent menée par la police nationale : « 85% des infractions constatées concernent l’usage de stupéfiants quand les affaires de trafic plafonnent à 3% ». Arrêter un consommateur, « c’est 100% de taux d’élucidation. C’est recherché par les chefs de services pour améliorer leurs chiffres et obtenir leurs primes de résultats », estime la cofondatrice du collectif Police contre prohibition. Pour elle, ce sont des méthodes qui ne résolvent pas les vrais problèmes : « La prohibition a peu d’intérêts. Selon moi, le cannabis est une drogue douce ».

« La France est championne d’Europe des consommateurs de cannabis »

Un point de vue que ne partage pas la magistrate Elise Yamani, vice-présidente chargée de l'application des peines au tribunal de grande instance de Saint-Etienne (et membre de l'Union syndicale des magistrats) : « Vouloir résoudre cette question par la dépénalisation ou la légalisation, je ne suis pas sûre que cela apporte des solutions pour mieux vivre en société. Je ne suis pas sûre non plus que l’économie puisse guider nos choix sociétaux en la matière ». Elle rappelle que la justice est là pour « appliquer la loi » et que des actions concrètes sont menées, au-delà des peines prononcées, comme les obligations de soins ou les saisies de fonds et de biens qui sont reversées à la MILT (mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) pour financer certaines de ses actions. Se retrouver dans le bureau d’un  juge, au tribunal, être condamné, « cela oblige à réfléchir sur sa consommation et sur les moyens de s’en sortir pour éviter de retourner devant la justice », affirme Elise Yamani.

C’est un sujet complexe que décrit la chercheuse et épidémiologiste de l’Inserm Maria Melchior : « Usages, trafics, délinquances, publics différents… La question n’est pas simple. La France est championne d’Europe des consommateurs de cannabis. On estime que 700 000 personnes en consomment tous les jours. Une grand partie est composée d’ados et de jeunes adultes ». Elle rappelle les risques importants à ces âges : isolement relationnel, trouble de l’attention, de la mémoire… Elle s’inquiète aussi de la mauvaise qualité des produits vendus, surtout les résines de cannabis, souvent coupées avec d’autres produits toxiques.

Table ronde du 24 janvier

« Je suis un militant de la légalisation, une légalisation contrôlée par l’Etat », lance en guise de présentation Me Francis Caballero. Avec son franc-parler, l’avocat explique que, selon lui, « légaliser permettra de sortir de l’impasse. La prohibition est un échec majeur : son inefficacité est totale puisque le consommation augmente ». Il note « un mouvement général de légalisation dans le monde » et propose « un prix raisonnable qui tue la trafic : 4 € le gramme, dont 2 € irait à l’Etat ». Il pense possible la création d’une filière de production et de distribution du cannabis en France : « Cet argent profiterait à l’Etat et donc aux citoyens ».

Légaliser ou sanctionner : les habitants partagés

De nombreux habitants ont pris la parole. Certains avouant une consommation régulière, qu’ils soient jeunes adultes ou retraités. Pour Bernard, habitant des Gratte-Ciel, « il n’y a pas de méchants laxistes ou de méchants prohibiteurs ». Il est pour la dépénalisation « parce que le reste ne fonctionne pas ». Pour Michel, de Charpennes, « devant l’ampleur du problème, on ne peut pas se cacher derrière la loi ». Pro-légalisation, il remarque : « Je ne me sens pas moins en sécurité le soir dans un secteur de deal qu’à la sortir de bars d’où sortent des gens avinés ». Une remarque qui ouvre le parallèle entre différentes formes d’addictions. Jean-Louis, lui aussi de Charpennes, note qu’il y a « plus de morts sur les routes à cause de l’alcool que du cannabis. L’alcool est mieux accepté culturellement mais il y est bien plus dangereux ».

Thibaut, fumeur quotidien de cannabis habitant au Tonkin, s’inquiète : « Je suis pour la légalisation. Mais on sait que les dealers achètent souvent la paix sociale dans leur quartier pour pouvoir gérer leurs affaires. Si demain il y a moins de trafics, que va-t-il se passer dans ces cités s’ils n’ont plus l’économie liée à la vente de stupéfiants ? » Christian Ben Lakhdar reconnaît que « les dealers cherchent l’adhésion dans les cités », ainsi il propose que « les sommes récoltées après la légalisation aillent aider les habitants des quartiers. Oui, il y aura un choc social. Il faudra accompagner la main d’œuvre du trafic [qui sera privée de cette acticité] ». Il rappelle tout de même que, malgré les idées reçues, « les trafics paupérisent les quartiers. L’argent gagné sert juste à la subsistance ».

Une habitante de Grandclément s’inquiète : « La population est en souffrance : comment la répression peut-elle y répondre ? » Une autre, qui habite rue Eugène-Réguillon, s’estime « choquée » : « J’ai quatre enfants. Chez moi, on ne fume pas, on ne boit pas. Je suis pour un Etat de droit. En France, il y a beaucoup trop d’incivilités ». Elle s’interroge sur les effets d’une légalisation : « Les jeunes pourront prendre de la drogue, d’accord, et après ? Ils feront quoi dehors ? Des conneries ! Et on va devoir supporter ça ? » Pour Bénédicte Desforges, « il n’est pas question d’empêcher les gens de se droguer, on ne pourrait pas tous les mettre en prison », faisant remarquer qu’aujourd’hui, « on peut se retourner le crâne » avec de l’alcool et « on ne vous dira rien… »

Table ronde du 24 janvier


Abordant la question de la sécurité, Michel, des Gratte-Ciel, note que « de nombreux habitants veulent juste pouvoir rentrer chez eux tranquillement. Quand il y a des arrestations, deux jours après, les dealers sont revenus. Malgré la répression, on voit bien que le trafic est en hausse ». Micheline se pose des questions de santé : « Si on légalise, cela va détruire le cerveau de ces jeunes. Les adolescents pourront-ils acheter de la drogue ? » Tous les intervenants favorables à la légalisation sont pour l’instauration un âge légal minimum d’achat de 18 ans, comme pour l’alcool et le tabac. « Il faudra une interdiction stricte de la vente aux mineurs et la faire strictement respecter », prévient Christian Ben Lakhdar. Maria Melchior avance qu’un des objectifs de santé public serait aussi de « faire baisser l’âge du premier joint ». « Avec la réglementation, on a bien réussi à baisser la consommation de tabac », ajoute Me Caballero.

La table-ronde a été conclue par Didier Vullierme, adjoint à la Sécurité : « La problématique n’est pas la loi. La question, c’est l’application de la loi. Aujourd’hui, nous constatons qu’elle ne répond pas aux questions de sécurité et de santé publique. Faut-il se donner les moyens d’appliquer la loi ou faut-il la changer ? Ce soir, les avis exprimés étaient plutôt favorables à la légalisation. Il reste encore à venir des rencontres avec les conseils de quartier, les établissements scolaires… A la fin de la concertation, nous porterons vos paroles au niveau national ».

 

Jusqu'au 10 février 2019

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