La cité de l’Empereur
Elle devait former le cœur d’une ville nouvelle, dédiée à la mémoire de Napoléon Ier. L’histoire et les hommes en ont décidé autrement.

Chute de la colonne Vendôme
Après avoir traversé en droite ligne le quartier des Brotteaux, le cours Lafayette dessine une patte d’oie en arrivant place Albert-Thomas. Comme la frontière entre Lyon et Villeurbanne passe juste un peu plus à l’ouest, pour bien marquer l’entrée de notre ville une grande colonne multicolore se dresse au centre du carrefour. Créé en 1981 par Guy Rougemont, ce « totem » doit beaucoup à l’imagination de l’artiste mais pas seulement. Il rappelle une autre colonne qui s’élevait exactement au même emplacement, deux siècles auparavant.
Au cours des premières années du 19e siècle, de nombreux Villeurbannais avaient rejoint les armées de Napoléon Ier et combattu à travers toute l’Europe. Après la défaite de Waterloo en 1815 et le bannissement de l’empereur à Sainte-Hélène, beaucoup de ces « grognards » lui restèrent fidèles. Malgré la restauration de la monarchie en France et les risques que leurs gestes impliquaient, certains d’entre eux réclamèrent ouvertement le retour au pouvoir de l’empereur déchu ; ainsi en 1820, un paysan et le garde-champêtre de Villeurbanne écopèrent d’un an de prison pour avoir crié « Vive l’Empereur ! » dans une auberge des Charpennes. Le sieur Decrusilly, lui, alla beaucoup plus loin dans la contestation.
Pierre Decrussilly, un bourgeois lyonnais sûr de sa fortune, achète en 1838 une parcelle de champs avec l’intention de bâtir sur son emplacement une série d’immeubles. Baptisée « cité Napoléon », ce nouveau quartier s’articulerait autour d’une place ronde, décorée en son centre par une statue de Bonaparte. Rejoint par d’autres « propriétaires demeurant à Villeurbanne, cours Lafayette », il demande en mai 1839 l’autorisation à la municipalité d’ériger à ses frais « cette statue, sur une belle place sillonnée par cinq chemins [et qui] ne pourra que faire prospérer ce quartier de la commune de Villeurbanne, déjà si plein d’avenir ». Le Conseil municipal applaudit timidement. Après avoir constaté qu’il ne lui coûtera pas un sou, et que « d’ailleurs l’érection de ce monument ne présente rien de politique puisque celui qui en est l’objet n’appartient plus qu’à l’histoire, mais qu’au contraire ce monument serait un moyen d’embellissement pour ce quartier naissant », le Conseil adopte la proposition par six voix contre cinq. Un projet apolitique ? Evidemment, personne n’est dupe.
Le monument sort de terre en moins de six mois, avant que le gouvernement royaliste ait eu le temps de réagir. D’une hauteur totale de 9 mètres, il est constitué d’une colonne en pierres portant une statue de bronze représentant Napoléon debout, habillé de son uniforme et portant son célèbre chapeau. Le sculpteur, Jean-Baptiste Lepind, a reproduit la statue parisienne de la place Vendôme et fondu l’œuvre dans un atelier des Brotteaux. Sur le piédestal, une inscription proclame que « La Cité, fière de son nom, a érigé ce monument [en] 1839 ». L’inauguration a lieu le dimanche 17 novembre, deux jours avant une visite officielle du fils du roi Louis-Philippe à Lyon. Encore un camouflet aux autorités monarchistes… D’après les journaux de l’époque, « cette cérémonie, à laquelle s’étaient rendue une foule de spectateurs venus de Lyon et de l’Isère, a été fort imposante. Des discours empreints d’un patriotique enthousiasme ont été prononcés et vivement applaudis. Un banquet a été donné ensuite [suivi d’un] bal fort brillant et fort animé ». Seule fausse note au tableau, la fanfare militaire requise pour l’occasion n’eût pas la permission de jouer La Marseillaise, pourtant réclamée par la foule. Il ne faut pas exagérer, quand même !
Autour de la place et de son avenue principale, le cours Napoléon, la cité se peuple peu à peu. Mais contrairement au succès politique, la réussite immobilière n’est pas au rendez-vous. En 1870, un auteur constate sa langueur : « que dire de la Cité Napoléon ? Dans l’origine, elle semblait promettre monts et merveilles ; la suite n’a pas justifié ses brillants débuts. Cette petite localité qui n’est pas dépourvue d’agréments, semble condamnée maintenant à demeurer stationnaire ». Encore quelque temps et le symbole même du quartier tombe dans les oubliettes de l’histoire. Le 1er décembre 1870, trois mois après la chute de l’empereur Napoléon III et la restauration de la République en lieu et place du Second Empire, le cours et la cité Napoléon sont rebaptisés en « Cité Lafayette » et en « cours de la République », tandis que l’on décide de détruire la statue. Des voix protestent. Si les démocrates villeurbannais détestent Napoléon III, son oncle Napoléon Ier bénéficie toujours d’une grande popularité. Le maire traîne des pieds. Un certain Desronzières achète la statue soi-disant pour la fondre, mais elle est toujours debout en mars 1871. Le préfet lui donne 48 heures pour obéir. Peine perdue. Le 6 mars 1871, à 6 h, un militaire accompagné d’une troupe d’inconnus l’abattent illégalement. Le socle ne fut démoli qu’en février 1877, sous les huées des habitants de la cité.
La colonne Vendôme
Très célèbre - au point d’avoir été décrite dans L’Assommoir d’Emile Zola, la colonne Vendôme fut érigée à Paris sur la place du même nom, et inaugurée en 1810. Ses décors glorifiant l’armée de Napoléon Ier furent coulés dans le bronze des canons pris à l’ennemi lors de la bataille d’Austerlitz. Haute de 44 mètres, elle portait à son sommet une statue de l’empereur, d’abord représenté en général romain puis avec sa fameuse redingote et son bicorne. Comme le monument de notre ville, la statue parisienne subit les aléas politiques du 19e siècle : brisée une première fois en 1814, elle est refaite en 1833 par Charles-Emile Seurre, remplacée en 1863 par une autre version et enfin détruite en 1871 avec la colonne toute entière, sur décision de la Commune de Paris qui voyait en elle un symbole de la barbarie. La colonne actuelle fut reconstruite sous la IIIe République, en 1873. La statue de Seurre, qui servit de modèle à sa petite sœur villeurbannaise, existe toujours et se trouve désormais aux Invalides.
Repères
1804 : Bonaparte est couronné empereur sous le nom de Napoléon Ier
1805 : victoire d’Austerlitz (en République Tchèque)
1806 : victoire d’Iéna (Allemagne)
1812 : la Grande Armée est décimée en franchissant la Bérézina (Biélorussie)
1815 : défaite de Waterloo. Louis XVIII devient roi de France
1821 : décès de Napoléon Ier, sur l’île de Sainte-Hélène
1830-1848 : règne de Louis-Philippe, roi des Français
1848 : Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la IIe République
1851 : après un coup d’Etat, Napoléon III est proclamé empereur
1851-1870 : Second Empire, marqué par la révolution industrielle
1870 : guerre entre la France et la Prusse ; chute de Napoléon III
Sources : Archives départementales du Rhône, cote 4 T 26. Archives municipales de Villeurbanne (Le Rize), registres des délibérations, 1839-1877. Revue du Lyonnais, vol. 10, 1839, p. 398. Journal Le Lyonnais, 24/11/1839. T. Ogier, Villeurbanne et son canton, 1870, p. 52.
Alain Belmont, historien




