Villeurbanne à la carte

Pendant des siècles, les ingénieurs et géographes du Roy ont croqué les contours du Villeurbanne d’antan. Véritables œuvres d’art, leurs plans transcrivent en images la genèse de notre cité.

Villeurbanne en 1770
Sources : F. de Dainville, Le Dauphiné et ses confins vus par l’ingénieur d’Henri IV Jean de Beins. Archives Municipales de Lyon, cotes 1 S 76 et 99, 2 S 13. Clichés AML, reproduits avec leur aimable autorisation.

Parmi les trésors du British Museum, à Londres, figure un gros volume relié de cuir rouge. A l’intérieur, 112 cartes couvrent les provinces du nord et du sud-est de la France. De vraies merveilles. Leur auteur, Jean de Beins, a dessiné les villes et les paysages en vue cavalière, comme les verrait un homme juché sur un cheval. Ce faisant, il a obéi aux ordres du roi Henri IV, qui lui manda en 1607 de dresser le portait des frontières de son royaume et des places-fortes chargées de les défendre. Le Dauphiné étant voisin d’un pays ennemi, la Savoie, Villeurbanne reçut ainsi la visite de maître Jean de Beins. En quelques traits de plume, il a couché sur le papier un clocher et quatre ou cinq maisons massées à ses côtés : « Vilurbanne », ou plutôt le hameau de Cusset. Un peu plus bas, du côté du pont de la Guillotière, deux tours cernées d’un rempart évoquent un château, celui de La Ferrandière. Quelques arbres isolés dans une plaine cultivée ; un Rhône aux allures de serpent, semé d’îles et bordé de forêts, et voici planté le décor du Villeurbanne d’il y a 400 ans. Un village bien modeste, semblable à des milliers d’autres à travers le royaume. Une chose pourtant, a retenu l’intérêt du géographe royal : la route qui, reliant Lyon à Crémieu, traverse de part en part le territoire de notre commune. En cas de guerre avec les savoyards ou leur allié espagnol, c’est par elle que les armées d’Henri IV gagneront d’urgence la frontière menacée.

Les routes ont aussi attiré l’attention d’Henri Verdier, bien après Jean de Beins. En 1697, maître Verdier livre aux échevins de Lyon - le conseil municipal de l’époque, une splendide vue dessinée depuis les hauteurs de Montchat. A l’horizon pointent la colline de Fourvière et les remparts de la Croix-Rousse, et au milieu coule le Rhône, aux entrelacs majestueux. Le pont de la Guillotière tranche ce ruban d’eau, et de sa porte fortifiée part un éventail de chaussées, une douzaine en tout, irriguant les abords dauphinois de la Presqu’Ile. Reléguée dans un coin, Villeurbanne n’a droit qu’à la portion congrue du plan. Seuls les quartiers actuels de la Ferrandière, des Charpennes et de la Doua figurent sur la toile. Certes, mais quel tableau ! Baignée par une lumière de soleil couchant, s’étire une mosaïque de champs aux couleurs contrastées : jaune pour les blés, ocre pour les terres labourées, vert pour les prés et les pièces en jachère. Cette mer de parcelles en forme de lanières, qu’aucune haie ne vient délimiter, offre au regard un Villeurbanne très campagnard. Le hameau des Charpennes n’existe pas encore et seule une ferme ici ou là, sans oublier le château de la Ferrandière, apportent une touche de bâti. 

En 1701, soit seulement quatre ans après le passage de maître Verdier, puis encore une fois vers 1710, de nouvelles cartes du territoire villeurbannais voient le jour. La soudaine frénésie des géographes résulte d’un conflit virulent entre la province du Dauphiné et la ville de Lyon ; à une époque où ses limites s’arrêtent au pont de La Guillotière, la cité des Canuts lorgne sur la rive gauche du Rhône avec la ferme intention d’en annexer des pans entiers. Les cartes viennent appuyer ses arguments, pour notre plus grand bonheur. Jugez-en avec cette belle toile offerte « a Monsieur le marquis de Rochebonne,  commendant pour le Roy dans le Lyonnais Forez et Beaujolois, par son très humble serviteur Mornand » ; loin de s’en tenir à la place du Pont, elle s’étend jusqu’aux abords des Gratte-ciel, entre le « chemin de Genas » et celui de Crémieu. A l’exception de grandes prairies bordant le Rhône, et de quelques vignes symbolisées par des ceps en forme de dollars, Mornand a couvert Villeurbanne de rayures figurant des champs labourés. Le château de la Ferrandière impose la masse de ses tours et de son grand corps de logis, à côté desquelles les trois maisons alignées de la « paroisen de villurbanne » font bien pâle figure. Au moins le peintre a-t-il pris la peine de les dessiner, signe que la paroisse gagne en importance.

Le plan suivant date de 1770. Cette année-là, un ingénieur anonyme trace le cours du Rhône, de son confluent avec l’Ain jusqu’à la place Bellecour. Le souci de l’auteur n’est plus la circulation des armées ou les conflits de voisinage mais l’invasion de l’eau. A plusieurs reprises, de fortes crues ont ravagé les villages situés en amont de Lyon, y compris Villeurbanne. Un liseré vert montre l’étendue de la dernière : elle a noyé toute la commune, n’épargnant que les quartiers situés en hauteur et les abords des Gratte-ciel actuels. Seuls les poissons du lac des Charpennes – pas encore comblé à l’époque, apprécièrent l’évènement. Cette dernière carte donne la mesure des mutations intervenues au siècle des Lumières. Avec une centaine de petits carrés rouges symbolisant les maisons, et un réseau nettement plus dense de routes et de chemins, la plaine lyonnaise voit naître une nouvelle cité. Une entité éclatée entre plusieurs foyers – Cusset, les Charpennes, Les Maisons Neuves – mais déjà forte de 1500 habitants et promise à un bel avenir.

Repères

> 1589-1610 : règne du roi Henri IV
> 1608 : fondation de la ville de Québec par le français Samuel de Champlain
> 1643-1715 : règne de Louis XIV
> 1697 : Charles Perrault publie Les contes de ma mère l’Oye
> 1701 : début de la guerre de Succession d’Espagne, premier conflit d’ampleur mondiale dans l’histoire
> 1709 : l’année du Grand Hiver. La mer gèle à Marseille. Famine en France
> 1715-1774 : règne de Louis XV
> 1770 : naissance de Beethoven

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