Messieurs de Villeurbanne
Au Moyen-Age, Villeurbanne n’était pas seulement le nom d’un village mais aussi celui d’une famille d’aristocrates, les « de Villeurbanne ».

Archives départementales de l’Isère, cote B 4335 (copie, du 25/9/1421, de l’affaire du domaine du Pont) et B 2623, f° 23, reconnaissance de Pierre de Villeurbanne.
Une famille de piètre envergure en vérité, à cent lieues des fastes de la cour royale ou de la puissance d’un Gaston Phébus. Si discrète que les dictionnaires de la noblesse lui accordent à peine trois lignes : ils disent qu’un certain Jean de Villeurbanne vécut à Bourgoin en 1400, qu’il fut vice-châtelain de La Tour-du-Pin en 1401, et qu’il vivait encore en 1414. Rien de plus.
Les archives évoquent pourtant d’autres messieurs de Villeurbanne, dont certains plutôt hauts en couleurs ! Voici quelques bribes de vie de ces personnages, arrachées aux brumes du passé.
Fin du XIIIe siècle. Philippe le Bel, ce roi connu pour avoir détruit l’ordre des Templiers et avoir « invité » la papauté en Avignon, règne sur la France. Les seigneurs de Villeurbanne, eux, font régner la terreur aux portes de Lyon. Ils sont deux frères, Guillaume et Barthélemy, qui ne respectent plus rien. Ils s’attaquent aux paysans et même aux moines, multipliant les violences à leur encontre, au point que l’archevêque de Lyon en personne, monseigneur Béraud de Got, doit intervenir pour les ramener à la raison. Tout cela à cause d’une poignée de pièces d’or. Lorsqu’il vivait encore, leur oncle Lambert de Villeurbanne avait vendu un beau domaine situé à Bron aux moines de l’hôpital du pont du Rhône ; c’était entre 1288 et 1294, on ne sait plus quand exactement. La vente avait eu lieu devant tous les Brondillants réunis. Pensez, entre la verchère d’Olger, la verchère Napulissent, la terre de la Briveri, le Champ del Perret et la forêt d’Orsival, ce sont des dizaines d’hectares qui avaient changé de mains.
Pendant sept ans, l’hôpital du pont put jouir de sa nouvelle propriété en toute tranquillité. Tout changea à la mort de Lambert. Un jour, ses neveux Guillaume et Barthélémy partirent de Villeurbanne armés jusqu’aux dents, et probablement accompagnés d’une bande de soudards. S’estimaient-ils floués par la vente ? Avaient-ils eu un différent avec des paysans ? On ne sait. Toujours est-il qu’une fois arrivés à Bron, ils s’emparèrent par force des champs du Pont. Le texte en latin évoque des « grandes violences » et des « injustices », qui masquent peut-être bien des morts et des pillages. Ils ne consentirent à lever le camp et à rendre leurs biens aux moines qu’après avoir reçu une bourse remplie d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’acte de restitution fut rédigé en l’abbaye de Bonnevaux, près de Saint-Jean-de-Bournay. A l’emplacement du domaine disputé s’élèvent aujourd’hui un hypermarché, un grand marchand de meubles et un dépôt du tramway…
Cinquante ans s’écoulent avant que le nom des Villeurbanne n’apparaisse à nouveau sur les parchemins. 5 août 1348. L’illustre prince Humbert, dauphin de Viennois, a pris quartier au village de La Balme, tout près de cette immense grotte qui impressionne encore tant de visiteurs. Il reçoit Pierre de Villeurbanne, un jeune damoiseau que ses amis surnomment – allez savoir pourquoi ? – « Paons ». Mais l’heure n’est pas aux facéties. Le jeune Pierre traverse la foule des preux chevaliers et s’avance jusqu’au prince, l’air grave. Il joint ses mains, les met entre celles du dauphin puis proclame d’une voix forte : « Je jure sur les Evangiles que moi et mes successeurs, sommes vos fidèles vassaux ». L’assemblée approuve. En rendant ainsi hommage au dauphin, Pierre reconnaît en lui son maître. Il s’engage à le suivre à la guerre, à payer sa rançon s’il est capturé, à ne jamais lui nuire mais au contraire à le servir et à l’aimer comme s’il était son propre fils. En échange, le dauphin promet à Pierre de Villeurbanne de le protéger, de l’accueillir dans sa demeure, de le traiter comme un homme de noble lignée et surtout, il lui garantit la propriété des biens qu’il détient à Vaulx-en-Velin, à Miribel « et de Villa Urbana ». La cérémonie n’a duré que quelques minutes mais elle a lié les deux hommes pour la vie. Elle permet au dauphin de s’assurer la fidélité d’une famille gardienne de ses frontières, et au Villeurbannais la bienveillance du prince. Passé 1348, chaque nouvelle génération renouvela l’hommage, pendant des siècles, jusqu’à ce que la Révolution élimine ce vieil héritage de la féodalité. Seule différence : les seigneurs ne s’appelaient plus Villeurbanne. En l’état actuel de la recherche, la famille à laquelle notre cité a donné son nom disparaît des archives et de la mémoire des hommes avec ce Jean de Villeurbanne qui vivait en 1414.
Alain Belmont
Dates repères
> 1285-1314 : règne de Philippe IV le Bel
> 1291 : fondation de la Confédération helvétique
> 1312 : annexion de Lyon à la France
> 1337-1453 : guerre de Cent ans entre la France et l’Angleterre
> 1348-1349 : une terrible épidémie de peste ravage l’Europe
> 1349 : réunion du Dauphiné à la France
> 1415 : bataille d’Azincourt




