Benoit-Michel Decomberousse,                      le député poète

Juste à côté du cimetière de Cusset, une rue porte son nom. Peu de personnes connaissent son histoire. Et pourtant… Portrait d’un Villeurbannais qui fut un temps à la tête des Français.

Salle du Manège des Tuileries

Le jour de sa naissance, les fées ont dû se pencher sur son berceau. En ce 3 février 1754, Benoît-Michel Decomberousse voit le jour dans une famille aisée. Son père étant notaire de Villeurbanne, il bénéficie d’une éducation bien plus poussée que celle habituellement reçue par les enfants du village. Lui a droit à un précepteur, puis au collège et enfin à des études supérieures. De quoi cultiver un penchant pour les arts qu’il manifeste très tôt. A l’âge de 20 ans, le voici qui sort déjà de l’anonymat. En 1774, alors que le vieux roi Louis XV vit ses derniers moments, le jeune monsieur Decomberousse publie un livre de poésie : 178 pages, excusez du peu, d’un poème en six chants, joliment intitulé « L’humanité ». Chacune de ses pages respire les belles idées du siècle des Lumières. Derrière des vers semés de fleurs, de muses et de doux animaux, l’artiste en herbe cloue au pilori ces gens vêtus de soie n’ayant qu’un cœur de pierre : « Est-ce donc avilir ta main, que de la tendre au misérable ? Pour soulager un malheureux, Est-il besoin de le connaître ? Ce pauvre est plus noble que toi »

L’Humanité remporta un certain succès puisqu’une deuxième édition sortit en 1776. Il en fallait cependant plus pour que son auteur puisse vivre décemment du seul fruit de sa plume. Aussi en 1778, Decomberousse devient-il avocat au « bailliage » (tribunal) de Vienne – ainsi défendra-t-il la veuve et l’orphelin tout en gagnant son pain.

C’est à Vienne que la Révolution le trouve. Il se fait vite remarquer par la générosité de ses pensées et par son dévouement : d’après ses biographes, « il ne suivit aucune barrière, il ne s’attacha à aucune coterie politique : éloigné de toute ambition personnelle, il vota et parla toujours en honnête homme, d’après les seules inspirations de sa conscience ». Ajoutez aux louanges sa délicieuse habitude d’exprimer son opinion en usant des rimes et des alexandrins, et vous comprendrez qu’il se soit attiré la confiance de ses contemporains. En 1790, il devient à la fois juge au tribunal de Vienne et membre du Directoire (le Conseil Général) du département de l’Isère. Il trouve encore le temps d’écrire de nouveaux livres : un Testament de l’aristocratie mourante en 1790 et La crise dangereuse en 1791 – tout un programme. Extraits : «  Ce pain, ce pain léger vient de vider ma bourse. De haillons, de lambeaux, ces murs sont entourés. Plus de meubles ; la faim les a tous dévorés. Je n’ai plus rien », dit la locataire ; « Madame, quittez enfin cette demeure. Le délai limité s’écoule d’heure en heure. Et vous devez savoir qu’il expire demain », répond le propriétaire.

A la fin de 1792, la carrière politique de Benoît-Michel Decomberousse prend un nouvel élan. Il est élu député et quitte le Dauphiné. Mais son passage par l’Assemblée Nationale est de courte durée. Ses collègues en pleine ascension, les Danton, Saint-Just et autres Robespierre le trouvent trop modéré et l’écartent du devant de la scène, en décembre 1793. Il est vrai que le monsieur Decomberousse n’apprécie guère la Terreur qui s’instaure. Les flots de sang et la poésie n’ont jamais fait bon ménage. Rentre-t-il pour autant dans le rang ? Non. Puisqu’on a voulu le faire taire, il écrit deux fois plus et livre des tragédies : Le siège de Florence puis Asgill ou le Prisonnier Anglais, qui sont autant d’allusions à la République assiégée.

En 1795 Paris retrouve un peu de sérénité et Decomberousse son siège de député. Le Villeurbannais a retenu les leçons de son premier mandat et de son éviction. Il multiplie cette fois les occasions de prendre la parole. En deux ans, il ne prononce pas moins de 27 discours : sur les victoires de l’armée d’Italie, sur les nouveaux poids et mesures, sur l’édition des œuvres de Voltaire, sur les théâtres, l’embellissement de Paris, la répression du brigandage, les secours aux victimes des catastrophes naturelles, les foires et les marchés, etc. Il défend même la liberté de la presse, et propose à l’assemblée de proclamer chaque année le nom du journaliste qui aura le mieux servi la République – en somme, un prix Pulitzer version 18e siècle. Ses collègues l’admirent, le poussent à de nouvelles responsabilités. Decomberousse devient ainsi secrétaire du Conseil des Anciens (ancêtre du Sénat) en 1797 puis président du Conseil des Cinq Cents en 1798, l’équivalent du président de l’Assemblée Nationale actuelle.

Notre concitoyen d’hier est alors au sommet de sa gloire, l’un des personnages les plus courus de la capitale. Hélas, c’est compter sans l’ambition d’un bouillant général, Napoléon Bonaparte. Le coup d’Etat du 18 Brumaire an VIII (10 novembre 1799), qui porte au pouvoir le futur empereur, signe la fin de la carrière politique du président poète. Après le 18 Brumaire, Decomberousse est nommé juge du tribunal d’appel de Grenoble puis occupe différents emplois à Paris. Il profite de cette semi retraite pour composer à tour de bras, jusqu’à la veille de sa mort, en 1841, à l’âge de 87 ans.

On lui doit une Marche triomphante de la liberté (1799), une Mort de Michel Le Pelletier (1796), et surtout un Code Napoléon mis en vers français (1811). De toutes ses œuvres, celle-ci est certainement la plus curieuse. Imaginez notre Code Civil ou la Constitution Européenne transformée en poésie, sans rien perdre de leur contenu juridique, et vous aurez une idée du résultat ! Jugez plutôt.
Sur l’application des lois en général :« La loi reçoit partout son exécution Quant le Prince en fait la promulgation. Dans chaque lieu français la loi sera connue. Dès que la voix du Prince y sera parvenue.»

Alain Belmont


Dates repères

> 1754 : Louis XV étant roi de France, J.J Rousseau publie le Discours sur l’origine de l’inégalité
> 1774 : Louis XVI monte sur le trône
> 1788 : début de la Révolution en Dauphiné
> 1792 : instauration de la République, début des guerres révolutionnaires
> 1793 : exécution de Louis XVI. Robespierre entre au Comité de Salut Public
> 1795 : réouverture des églises, suppression du tribunal révolutionnaire
> 1799 : coup d’état du 18 brumaire ; Bonaparte premier consul
> 1815 : Napoléon à Sainte-Hélène. Restauration de la monarchie
> 1830-1848 : Louis-Philippe d’Orléans roi des Français

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