Le Grand Camp

Le 27/01/12

Au départ ce n’était qu’un grand pré. Une centaine d’hectares situés en bordure du Rhône, où les paysans menaient paître leurs bœufs et leurs moutons. Puis vinrent les militaires.

Manoeuvres militaires au  Grand  Camp  Villeurbanne

Terrains communaux, les prés de la Feyssine et de la Doua appartenaient à tous les ­habitants de Villeurbanne qui en usaient comme bon leur semblait. Le Rhône s’y invitait aussi, en ­engloutissant l’herbage sous les flots à chacune de ses crues, ­déviant son cours au gré de ses ­humeurs, laissant des lônes sur ses anciens passages, offrant un paradis aux joncs et aux buissons des ­brotteaux. Et un jour ces grands ­espaces intéressèrent les militaires. En appelant des millions de jeunes gens sous les drapeaux, la Révolution et à sa suite l’Empire de Napoléon Ier donnèrent à l’armée française une ampleur jamais atteinte auparavant. Des garnisons fleurirent de tous ­côtés et notamment à Lyon. Mais dans une ville remplie ­d’immeubles serrés comme des cartouches en boîte, où donc ­entraîner fusiliers et grenadiers, dragons et canonniers ? À Villeurbanne pardi ! Dès 1791, les prairies de la Doua sont affectées « aux exercices de tir et manœuvres des troupes ». En 1793 elles rendent aussi de grands services pendant le siège de Lyon ; les bataillons restés fidèles à la République y installent des fortifications de terre d’où ils bombardent la ville des rebelles. Une fois les Lyonnais rentrés dans le rang, les soldats prennent ­l’habitude de retourner s’exercer aux portes de la Tête d’Or.

À Villeurbanne on laisse faire, en grognant juste de temps en temps, histoire d’obtenir une indemnité des processions d’uniformes ­venant galoper au milieu des ­bergers. Les autorités militaires ­entendent les protestations et ­ouvrent les cordons de la bourse : « la Direction du Génie n’a jamais été opposée à ce qu’une indemnité pécuniaire fut accordée, plus pour la gêne que pour la perte qu’éprouvent les habitants dans le pacage car ­habituellement la garnison ne ­fréquente pas ce terrain 100 jours sur 365, et encore, c’est vers l’époque où il ne reste presque plus d’herbes dans ce pâturage, dont le sol est aride ». La municipalité chicane, trouve l’indemnité ridicule. Les ­militaires se braquent. Fin 1834, ils suggèrent au ministre de la Guerre « l’acquisition de tout ou d’une ­partie du communal ; cela terminerait tous les démêlés ». Surtout, ­« aujourd’hui plus que jamais, ­l’importance ­militaire de Lyon et sa nombreuse garnison (si utile au ­repos des ­habitants de la ville et de ses environs), réclament un terrain pour les exercices qui deviendront plus ­fréquents. Le Grand Camp est le seul terrain convenable ». « Si utile au repos des habitants » : la phrase cache un but politique. En 1834, les canuts viennent tout juste de se révolter, pour la deuxième fois en trois ans. Le Grand Camp contribuerait avec les forts de Lyon et la future caserne de La Part-Dieu à les intimider, au cas où ils ­voudraient recommencer.

Le ministre de la Guerre suit l’avis des généraux dans « cette importante ­affaire », et décide en 1835 d’acheter les communaux au prix de 1000 francs par hectare. La municipalité crie au vol. Cinq ans de joutes ­financières et judiciaires plus tard, la ville est expropriée. Dès 1843 le « camp de Villeurbanne » sert de ­cadre à des grandes manœuvres. Des baraquements, une nuée de canons et même « une bibliothèque nombreuse et choisie de bons livres sous une tente réservée », attendent plusieurs milliers d’hommes placés sous le commandement du fils du roi Louis-Philippe, Sa Majesté le duc de Nemours. Ils s’entraînent à repousser une invasion ­imaginaire  venue d’un pays alors étranger et potentiellement ennemi… la Savoie.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle et de 1914 à 1918 le camp se couvre de casernes et s’agrandit. Les Villeurbannais ­repartent en guerre contre les ­militaires car l’extension se fait au détriment de champs cultivés, de maisons et même d’une usine qu’il faut détruire. Plus grave, les incidents se multiplient. Chaque printemps, les canonniers s’entraînent de 6 h à 9 h, interdisant la circulation sur les routes du quartier et même la ­navigation des bateaux sur le Rhône. Idem lorsque les fusiliers prennent leur suite. Malgré ces précautions, « le 22 avril 1865 le cheval du sieur Jean Ginon a été tué dans les champs par une balle, et le 25 avril la fille Marie Coste a été ­atteinte à la main droite, pendant qu’elle vaquait à son service dans le jardin de son maître ». On peste aussi contre les nuages de poussière que soulèvent les chevaux des cuirassiers de la Part-Dieu en allant au Grand-Camp tous les matins : « Faites-vous 50 mètres sur nos routes qu’immé-diatement vous êtes confondu avec un meunier », décrit un journaliste. Bref, les plaintes pleuvent contre ces encombrants voisins. Et dans le même temps, aux Charpennes les auberges poussent comme des champignons, pour servir à boire aux soldats de la Doua. Et dans le même temps, le cœur des Villeurbannaises s’enflamme pour ces beaux uniformes…

>Repères

  • 1790 : en mai, fête ­révolutionnaire de la Fédération sur les communaux de Villeurbanne, dès lors baptisés « Grand Camp ».
  • 1793 : d’août à octobre, siège de Lyon par les armées de la République.
  • 1830-1848 : règne de Louis-Philippe, roi de France.
  • 1831 : première révolte des canuts.
  • 1834 : deuxième révolte des canuts.
  • 1867 : décès de Charles Baudelaire.

> Du Grand Camp au grand campus
Les chevaux appellent les chevaux. En 1864 la commune de Villeurbanne vend ses derniers ­terrains communaux pour accueillir le nouvel ­hippodrome de Lyon. L’équipement est construit à l’ouest des casernes du Grand Camp, près du parc de la Tête d’Or. Les courses s’y succèdent pendant un siècle, jusqu’en 1965 où l’hippodrome ­déménage à Bron-Parilly.
Les militaires eux, étaient déjà partis depuis dix ans. Le Grand Camp servit encore durant la seconde guerre mondiale aux armées nazies, ­entre autres pour fusiller ses prisonniers, puis fut ­attribué en 1957 au ministère de l’Éducation nationale. L’Insa s’installe en premier, inaugurant un campus bientôt fort de 20 000 étudiants où naît l’université Claude-Bernard-Lyon 1 en 1971, il y a 40 ans. La partie orientale de l’ancien champ communal perpétue le souvenir ­militaire des lieux à travers la Nécropole nationale de la Doua, où reposent plus de 5 000 victimes des deux guerres mondiales et des guerres d’Indochine, d’Algérie et du Liban. 

Réagissez à l'article

Vos réactions

  1. La rédaction de Viva Interactif Dit :

    Envoyé le : 24/10/2012 à 15:32

    En réponse à Pierre Lussignol, les essais d’Armand Zipfel au dessus du Grand camp ont fait l’objet d’un article complet dans les pages Histoire du magazine de février 2009. C’est pourquoi il n’y est pas fait référence dans ces pages davantage consacrées au passé militaire de ce qui est devenu depuis le campus universitaire. Cordialement.

    3214
    J'aime 1650     Je n'aime pas 1564
  2. Lussignol Pierre Dit :

    Envoyé le : 23/10/2012 à 15:05

    Dommage qu'il manque dans l'histoire du Grand Camp l'épisode des essais de vol moteur de Sceux et Zipfel en 1908 . Cordialement.

    3415
    J'aime 1711     Je n'aime pas 1704

Dans la même rubrique

L'avènement de l'école de la république 06/09/2017 Après avoir longtemps tergiversé pour construire sa première école, Villeurbanne fit de l'instruction pour tous un grand combat républicain. Pendant la première moitié du 19e siècle, Villeurbanne ne brillait pas par sa politique scolaire.

La fête de la fédération 06/07/2017 Le 30 mai 1790, plus de 100 000 personnes se réunissent à Villeurbanne pour célébrer les débuts de la Révolution. Jamais l'on n'a vu cela. Malgré des trombes d'eau tombant depuis des heures, Lyon s'est complètement vidée de ses habitants.

Des espions au coeur de la gueurre - Le réseau Marco-Polo 31/05/2017 Basé à Villeurbanne, le réseau Marco-Polo fut l'un des plus importants de la Résistance.

Les bidonvilles des Trente Glorieuse 28/04/2017 Toutes les zones de baraques apparues avant-guerre n'ont pas disparu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et, à partir du milieu des années 1950, d'autres quartiers ou îlots insalubres de type bidonvilles prolifèrent à Villeurbanne et ailleurs dans l'agglomération jusqu'au début de la décennie 1970.

LES BUERS : de la famille au quartier 12/04/2017

Les baraques (1920-1940)?: Premiers bidonvilles à Villeurbanne 15/03/2017 Peu d'entre nous gardent en mémoire les bidonvilles qui ont marqué le paysage de Villeurbanne au 20e siècle. Disparus de l'espace urbain sans laisser de trace, ils n'en font pas moins partie intégrante de l'histoire de cette ville depuis les années 1920.

Une star villeurbannaise des rings 17/02/2017 Très peu d'hommes ont battu le plus célèbre des boxeurs français, Marcel Cerdan. Le Villeurbannais Victor Buttin fut l'un d'eux, en 1942.

Cavagnolo fabricant d'accordéons 21/12/2016 Au 20e siècle, Villeurbanne a été l'un des hauts lieux de la fabrication d'accordéons grâce à l'entreprise Cavagnolo.

Les réfugiés de la Grande Guerre 10/11/2016 La guerre en Syrie et en Irak amène chaque jour des flots de réfugiés sur les rivages européens. Il y a un siècle, Villeurbanne connut elle aussi une vague de réfugiés sans précédent, fuyant la Première Guerre mondiale.

L'affaire des grenades 27/09/2016 En 1936, durant la guerre d'Espagne, plusieurs Villeurbannais dont des élus de la municipalité, fabriquèrent clandestinement des armes destinées à la république du Frente Popular.