témoignage de Henri Ravault
Âgé aujourd’hui de 81 ans, Henri Ravault a travaillé « chez Gillet » de 1951 à 1953. Fleuron du textile, installée rue Flachet, l’entreprise était alors un village dans la ville…

« Je suis rentré chez Gillet en 1951, j’avais 21 ans. Je suis rentré par connaissance, parce que j’ai fais un apprentissage de dessin de soierie. C’était à l’époque le textile qui marchait, mais je me suis rendu compte à un moment donné que c’était trop artistique et c’était mal rémunéré. Donc par des connaissances je suis rentré chez Gillet, qui était toujours une entreprise de textiles, de teinture après impression.
Je travaillais à la teinture. On recevait des tissus écru, des tissus de coton ou de fibranne, acétate, et on les transformait, désencollait, teignait, avant apprêt ou impression. J’ai travaillé de mi novembre 1951 à fin décembre 1953. Alors c’était une grosse entreprise, les bâtiments formaient un quadrilatère. A l’intérieur c’était divisé en rues. C’était une véritable ville. Il n’y avait pas de parking comme maintenant, les ouvriers, les contremaîtres venaient soit à vélo, soit à mobylette, scooter ou solex. Seuls les patrons venaient en voiture. Moi, je venais à vélo quand il faisait beau sinon je prenais le tramway depuis la place Charles-Hernu jusqu’à la rue Flachet. Le 7. C’était un tramway qui faisait Perrache/Cusset. C’est le métro maintenant. Il fait exactement le même trajet. Après, je descendais la rue à pied : on marchait à l’époque.
Dans les années 50, il y avait une immense chaufferie avec de grosses cheminées et des chaudières qui fabriquaient de la vapeur, pour chauffer les bains de teinture, pour chauffer les ateliers. Il y avait un pont roulant qui emmenait les tas de charbon dans les chaudières qui se trouvaient vers la rue Frappaz. Les conditions de travail étaient très dures. On travaillait avec des bains bouillants, la vapeur se dégageait des machines à teindre et quelquefois on ne voyait pas à deux mètres. On portait des bottes, un tablier de caoutchouc, un béret. On était dans l’humidité, l’eau et le brouillard. En été, c’était très chaud parce qu’il y avait la vapeur, la chaleur extérieure, les bains de teinture. On était dans des vêtements humides toute la journée, fallait pas être fragile. Je ne suis jamais tombé malade.
Dans l’atelier, nous étions une centaine, des manœuvres comme moi quand j’ai commencé, des ouvriers, des contremaîtres, des chefs d’ateliers et un directeur d’usine.
Le personnel était essentiellement composé d’hommes, beaucoup d’origine italienne. Il y avait aussi des polonais. Il y avait quand même deux femmes dans l’atelier. Elles étaient manœuvres, travaillaient comme les hommes, elles avaient des conditions de travail très dures.
Le matériel était assez ancien, au début les barques – de grands baquets où tournait et trempait le tissu – étaient en bois, ensuite ça c’est amélioré avec l’inox parce qu’on pouvait y faire n’importe quelle couleur, le bois ça se teignait. Une barque faisait du bleu, une autre du rouge, etc. Les tissus qui passaient dans les barques faisaient parfois 4 mètres de long. Une grosse barque pouvait accueillir jusqu’à 15 étoffes, une petite : une seule. L’étoffe tournait longtemps pour obtenir la couleur souhaitée. Chaque client voulait sa couleur. Et même pour le noir, il y a plusieurs sortes : il y a du noir rouge, de noir marine… les couleurs c’est infini.
Le chef teinturier avait l’habitude de travailler comme autrefois. C’est lui-même qui faisait ses nuances. Il avait un petit carnet, il parlait de cassin, de cuillère, de louche, c’était un peu artisanal. Il y avait la louche, comme dans les cuisines, ensuite le cassin : c’était une petite gamelle en cuivre avec un manche. Venait ensuite la casse qui faisait bien 4 ou 5 litres. Le teinturier avait un petit carnet et il mettait toutes ces formules.
Les colorants nous étaient livrés en poudre et on faisait des solutions en mettant une base de coloris. On avait trente à quarante colorants de base. A l’époque, on travaillait avec des produits dangereux de l’acide chlorhydrique qu’on appelait à l’époque du « fumant », de la soude caustique, et d’autres produits. Sans masque. Pour le blanchiment on utilisait de l’eau de Javel.
A l’époque, on travaillait les fils naturels et les fils artificiels, mais pas le synthétique. Le coton était une fibre naturelle et la viscose une fibre artificielle, tirée du bois dont ils faisaient de la pâte à papier, comme le journal, mais au lieu de faire des feuilles, on faisait des fils.
De 1951 jusqu’en 1953, on commençait à 7 h 30 et on finissait à 17 h 30. Nous avions une demi-heure à midi pour manger, une demi-heure sur 10 heures de travail, du lundi au vendredi. On faisait 50 heures par semaine. Après 45 heures hebdomadaires, les heures supplémentaires étaient payées 25% et cinq heures après, c’était payé 50%. On avait de bonnes payes pour l’époque.
Les paies étaient faites à la main. On était payé en liquide. On recevait une enveloppe tous les 15 jours. Les charges sociales, ce n’était pas grand-chose. En 1951, on était payés en anciens Francs. Et nous avions les paniers. Une compensation parce qu’il n’y avait pas de cantine. On amenait sa gamelle qu’on faisait chauffer. Sur les feuilles, figuraient aussi le sabot : une somme qu’on donnait autrefois pour acheter les sabots de bois de teinturiers. Mais nous, nous portions des bottes, avec des « chaussettes russes » : des bandes de tissu dans lesquelles on entortillait les pieds pour ne pas abîmer nos chaussettes. Donc nous avions la prime « sabot » et la prime « panier ». Nous avions aussi une prime de pénibilité : la prime « mouillé ». Et moi, j’ai démarré « manœuvre mouillé ».
J’étais syndiqué CFDT, mais on était peu nombreux, c’était surtout la CGT : ils étaient forts à l’époque. Je me souviens d’une grève qu’ils ont lancé et qu’on a suivi le 28 mai 1952 pour protester contre la venue du général américain Ridgway. L’usine a fait grève toute la journée.
La formation, autrefois, ça se faisait sur le tas. Le gars apprenait le métier avec son contremaître et voilà. Et puis âpres, petit à petit, la chambre syndicale a formé, comme un peu partout, des apprentis. Pour la teinture, ils avaient acheté un atelier rue Gervais-Bussière, derrière l’église des Charpennes.
J’ai passé le CAP de teinturier et je suis monté en grade petit à petit. Dans les années 70 j’ai passé le concours de meilleur ouvrier de France en teinture, je suis arrivé deuxième.
J’ai quitté Gillet en 1953, pour rejoindre Ancel, à Sans-Souci, puis Champier, à Tarare, ou j’ai été chef de laboratoire teinture. Aurefois, on ne vous demandait pas des tas de diplômes, on vous demandait d’être assez travailleur, assez malin, assez intelligent pour monter en grade. Après guerre, un gars qui était travailleur pouvait se faire sa situation. »



